Abdulrazak Gurnah, Prix Nobel de littérature, lors d’une conférence au Canterbury Cathedral Project, au Royaume-Uni, en juin 2021. Capture d’écran vidéo via Reuters
Le Nobel de littérature a sacré hier le romancier Abdulrazak Gurnah, né en Tanzanie mais exilé au Royaume-Uni depuis un demi-siècle, pour « ses récits sur le postcolonialisme en Afrique de l’Est et le destin difficile des réfugiés », a précisé l’Académie suédoise dans son communiqué.
Né en 1948 à Zanzibar, Gurnah est le premier auteur africain à recevoir la plus prestigieuse des récompenses littéraires depuis 2003, et le cinquième du continent au total.
L’écrivain, connu notamment pour ses romans Paradise (1994) et By the Sea (Près de la mer, 2001), a été récompensé pour son récit « empathique et sans compromis des effets du colonialisme et le destin des réfugiés pris entre les cultures et les continents », selon l’Académie Nobel.
Ayant des origines de la péninsule Arabique par sa famille, il a fui son pays pour l’Angleterre à la fin des années 60, cinq ans après l’indépendance, à un moment où la minorité musulmane était persécutée. Il n’a pas pu revenir à Zanzibar jusqu’en 1984.
Abdulrazak Gurnah a publié dix romans depuis 1987 ainsi que des nouvelles. Il écrit en anglais, même si sa première langue d’origine est le swahili. Son œuvre s’éloigne des « descriptions stéréotypiques » et de « la perspective coloniale, et ouvre notre regard à une Afrique de l’Est diverse culturellement qui est mal connue dans de nombreuses parties du monde », a expliqué le jury Nobel qui place l’auteur dans la tradition littéraire de langue anglaise sous le patronage de Shakespeare et de V.S. Naipaul.
Jusqu’à sa récente retraite, Gurnah était professeur de littérature anglaise et postcoloniale à l’Université du Kent à Canterbury, où il était un fin connaisseur de l’œuvre du Nobel de littérature nigérian Wole Soyinka et du Kényan Ngugi wa Thiong’o, qui figurait parmi les favoris pour le Nobel cette année. Il est aussi le premier auteur noir africain à recevoir la plus prestigieuse des récompenses littéraires depuis Soyinka en 1986.
Cette année, les conjectures ont beaucoup tourné autour de la promesse de l’académie d’élargir ses horizons géographiques.
Une plaisanterie
Dans une interview à la Fondation Nobel, l’écrivain a avoué avoir cru à une plaisanterie lorsque l’académie l’a appelé pour lui annoncer la nouvelle. « La personne au bout du fil a poursuivi calmement son explication. Et m’a parlé du site web de l’académie (où l’annonce officielle allait être retransmise en direct, NDLR). Alors, j’ai été sur le site pour m’assurer de la véracité de l’information », a déclaré le lauréat dans un flegme bien britannique.
L’Académie suédoise ayant relevé son attachement aux thématiques des réfugiés et du schisme entre les cultures et les continents, le récipiendaire du Graal littéraire a précisé qu’il ne voyait pas ces divisions comme permanentes ou insurmontables. « Les gens se déplacent partout dans le monde, ce phénomène, notamment d’Africains venant en Europe, est relativement récent. Mais celui des Européens allant dans le monde existe depuis des siècles. »
Lui-même un exilé ayant fui la Tanzanie pour le Royaume-Uni, il a appelé l’Europe à voir les réfugiés venus d’Afrique comme une richesse, en soulignant qu’ils ne venaient pas « les mains vides ». « Beaucoup de ces gens qui viennent le font par nécessité, et aussi franchement parce qu’ils ont quelque chose à donner. Ils ne viennent pas les mains vides », a affirmé l’écrivain, appelant à changer de regard sur « des gens talentueux et pleins d’énergie ». « L’Europe accueille bien sûr des réfugiés dans le besoin, mais aussi des personnes qui peuvent contribuer à quelque chose », a estimé le Nobel 2021 de littérature.
Ce prestigieux prix, souvent critiqué pour son eurocentrisme, cherche depuis 2019 à élargir ses horizons géographiques. Même si le président du comité Nobel Anders Olsson avait pris soin de réaffirmer en début de semaine que le « mérite littéraire » restait « le critère absolu et unique ». En sacrant un auteur dont l’œuvre est largement centrée sur les questions coloniale et postcoloniale, ainsi que sur le thème de l’émigration, le Nobel consacre des thématiques très actuelles.
L’an dernier, la méconnue poétesse américaine Louise Glück avait été sacrée par la plus célèbre des récompenses littéraires pour son œuvre « à la beauté austère », devenant la 16e femme récompensée pour 102 hommes avec le nouveau lauréat.
Après les sciences en début de semaine, la saison Nobel se poursuit aujourd’hui vendredi à Oslo avec la paix, pour s’achever lundi avec l’économie.


