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Perdre une deuxième fois ressemble à de la négligence

Ibrahim est concierge, il a eu la chance de trouver cette place à Beyrouth en 2011, juste au moment où s’est déclenchée la guerre en Syrie. Une chance qui a fait long feu. Comme tout le monde, sur ce versant de la Méditerranée et au-delà, vers l’Est profond, il passe ses journées à écouter les informations et en retenir des bribes qu’il recase minutieusement dans le grand puzzle de la situation régionale. Tout en passant la serpillière dans l’escalier, il analyse quelques théories du complot et imagine des redécoupages géopolitiques à la lumière des intentions des États-Unis pour la région, dans la perspective des pourparlers de Vienne avec l’Iran. Non qu’il ait fait Sciences-po, Ibrahim, mais à force de s’interroger sur son avenir et celui de son fils qui n’a que trois ans et qui n’a pas demandé à naître, à force de passer toutes sortes d’échos au tamis de son angoisse permanente, il est incollable sur les manœuvres extrêmes dont sont capables l’un ou l’autre acteur de la scène politique pour dominer la partie. Ce matin, un peu plus cerné que d’habitude, il m’a dit : « Il faut aller en Europe. Il ne va rien rester de nos régions. Turquie, Syrie, Liban, Jordanie, Yémen, Irak, mieux vaut commencer à en faire le deuil. » Désespoir ordinaire ou simple bon sens, Ibrahim m’a déconcertée. Sur l’échelle de douleur, la Syrie ferait désormais un 8 sur 10, selon les jours et les régions. Le Yémen un bon 10 partout. L’Irak s’essaie à la convalescence et veut y croire : un 6 à 7. La Turquie et la Jordanie se tâtent, dans les 3 à 5. Mais le Liban ? La blessure est peut-être encore trop fraîche pour être lancinante. Pour le moment elle est diffuse, confuse, impossible à situer. On croit avoir mal à la tête, mais ça vient du ventre, ou aux jambes, mais ça vient du dos. Ce genre. La souffrance d’un grand malade qui ne connaît pas encore le nom de sa maladie. Sans doute un 9 largement sous-estimé.


Ce pays, pourtant, nous a habitués à rebondir quoi qu’il lui arrive. À chaque fois qu’on l’a cru perdu, il a su nous surprendre avec un retour de vitalité décuplée. « Perdre un de ses parents peut être regardé comme un malheur. Perdre les deux ressemble à de la négligence », écrit Oscar Wilde dans L’importance d’être constant. Cette réplique m’a toujours paru hilarante par son côté à la fois docte et absurde. Aujourd’hui, je ne peux m’empêcher de penser : « Perdre une fois son pays peut être regardé comme un malheur. Le perdre une deuxième fois ressemble à de la négligence. » Parler de négligence, ici, est peut-être injustement culpabilisant. Nous ne pouvons pas nous jeter la pierre, en tant que citoyens, pour tout ce que nous avons subi et continuons à subir de la part d’une classe dirigeante qui ne sait pas où elle va, mais qui y va tête basse, asséchant l’herbe sur son passage dans le seul but de se maintenir au pouvoir. Mais ces gens-là, nous avons contribué de diverses manières à les porter là où ils se trouvent. Par les urnes, certes, où un grand nombre d’entre nous n’ont pas eu la clairvoyance de leur barrer la voie. Mais aussi par une sourde complaisance dictée par un conservatisme frileux. On s’est habitués à voir les mêmes têtes au journal télévisé, lire dans les journaux les noms des mêmes bretteurs et assister aux mêmes éternelles joutes. Quelque chose en nous, puisque nous vivions encore dans une certaine normalité, nous disait qu’il ne servait à rien de nager à contre-courant. Ils y étaient, cela fonctionnait, même cahin-caha, qu’ils y restent. Dans le meilleur des cas, on se disait, comme cela se passe dans les pays démocratiques, qu’un mauvais exercice du pouvoir les brûlerait. C’est nous qu’ils ont brûlés, explosés, séparés. Auraient-ils su gouverner autrement ? Eux qui ont déjà, et pas qu’une fois, détruit ce pays sur nos têtes de leur plein gré et sans l’aide de personne ? Peuvent-ils encore, sans nous faire ricaner, agiter l’épouvantail du grand ennemi israélien dont ils prétendent nous protéger ? Qui nous protégera de leur propre malfaisance ?


L’été s’achève. Ce n’est pas une saison qui vient de passer, mais plusieurs décennies, chaque jour emportant un élément supplémentaire de civilisation triomphalement acquis, chaque jour défaisant entre nous des liens précieux, envoyant au loin les plus brillants des nôtres. Que ferons-nous, quand les enfants se prépareront pour aller à l’école et qu’il ne se trouvera pas d’essence pour les y conduire ; quand, dans les régions isolées, le froid commencera à mordre et qu’il n’y aura pas de fuel pour chauffer les maisons et les classes ; quand, par manque de moyens ou de motivation des importateurs ou, à l’évidence, de fuel pour pomper l’eau à travers les terres arables, la nourriture viendra à manquer ? À diverses périodes nous nous sommes félicités de ne pas avoir de gouvernement. Nous ne nous sommes jamais mieux portés que quand nous n’avions pas d’apprentis sorciers aux commandes. Le moment est venu de dépoussiérer nos tuniques d’« impossibilistes » et d’aider ceux qui œuvrent à de vraies solutions. Pensée émue, ici, à mon ancêtre qui, l’hiver 1916-17, partait de nuit pour le Horan, bravant la féroce piétaille ottomane, pour ramener de la nourriture à sa communauté.


Ibrahim est concierge, il a eu la chance de trouver cette place à Beyrouth en 2011, juste au moment où s’est déclenchée la guerre en Syrie. Une chance qui a fait long feu. Comme tout le monde, sur ce versant de la Méditerranée et au-delà, vers l’Est profond, il passe ses journées à écouter les informations et en retenir des bribes qu’il recase minutieusement dans le grand puzzle...

commentaires (1)

Bonjour. Je compatis aux malheurs du Liban comme à ceux des pays qui subissent la tyrannie. Mais pourquoi faut-il systématiquement se tourner vers l'Europe pour y remédier, alors qu'il existe 5 continents dans le monde? La France, en particulier, a accueilli des Polonais, des Italiens des Espagnols, des Portugais et même des Libanais qui sont tous venus travailler et ne posent aucun problème. D'autres nationalités, au contraire, salivent d'avance en pensant à la manne de nos régimes sociaux. Pourquoi les Syriens, les Afghans, les Irakiens et j'en passe...ne partent-ils pas dans les "pays frères" qui sont riches et qui, surtout, ont la même religion ? Et pourquoi tout le monde le pense mais personne ne l'écrit ? Nous envoyons des millions d'aides mais ne voulons pas subir le sort de la grenouille qui apprécie l'eau tiède du bocal avant de finir ébouillantée!

Boissé Lilou

23 h 58, le 10 septembre 2021

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Commentaires (1)

  • Bonjour. Je compatis aux malheurs du Liban comme à ceux des pays qui subissent la tyrannie. Mais pourquoi faut-il systématiquement se tourner vers l'Europe pour y remédier, alors qu'il existe 5 continents dans le monde? La France, en particulier, a accueilli des Polonais, des Italiens des Espagnols, des Portugais et même des Libanais qui sont tous venus travailler et ne posent aucun problème. D'autres nationalités, au contraire, salivent d'avance en pensant à la manne de nos régimes sociaux. Pourquoi les Syriens, les Afghans, les Irakiens et j'en passe...ne partent-ils pas dans les "pays frères" qui sont riches et qui, surtout, ont la même religion ? Et pourquoi tout le monde le pense mais personne ne l'écrit ? Nous envoyons des millions d'aides mais ne voulons pas subir le sort de la grenouille qui apprécie l'eau tiède du bocal avant de finir ébouillantée!

    Boissé Lilou

    23 h 58, le 10 septembre 2021

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