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Nos lecteurs ont la parole

Le sanglot de La Croix

Amen, merci mon Dieu,

Dieu est partout, Dieu est miséricordieux,

Notre Père qui êtes aux cieux

Les mots se rencontrent, se bousculent, s’inclinent, se prosternent, se chuchotent, s’éteignent ; un souffle, un murmure, l’odeur de l’encens flotte, nous enveloppe, nous rassure. Nos genoux nous font mal, les prie-Dieu sont en bois, nos mains jointes, les paupières closes, nous prions. Certains serrent un chapelet si fort qu’ils laissent une trace dans leurs paumes endolories, pardon murmurent certains, priez pour moi soupirent les autres.

Assise sur une chaise qui craque, je rassemble mes esprits malmenés par une réalité douloureuse ; j’ai déposé l’enfer libanais sur le seuil de l’église de Saint-Germain, poussant la lourde porte ; je les vois tous assis ou à genoux devant elle, située au centre de la nef de l’église, elle les domine, les observe, les scrute ; je m’agenouille et la fixe sans ciller : je ne suis pas là pour moi, lui dis-je à voix basse, tu le sais bien, je viens de leur part, loin de là l’idée du messager, j’affiche quelques péchés à mon compteur, je suis là pour eux, pour te parler d’eux. Ici, en France, dans un pays en paix, un pays dont je parle la langue depuis mon séjour dans l’utérus de ma mère, un pays dont je chéris les auteurs, un pays dont je sers les dramaturges chaque année sur les planches beyrouthines et dans les salles de classe, si je te prie en français mon Dieu, mes larmes qui coulent sont libanaises, elles viennent du pays de l’encens et du miel, d’un pays petit sur la carte mais que l’on porte comme une seconde peau. Du Liban s’élève des églises et des mosquées la même requête : « Priez pour nous, sauvez-nous », nous entrons dans ces lieux saints, lieux de passage, mais lieux si honorés, si respectés ; la souffrance, la faim, la soif et la privation la plus complète de nos libertés imposées par une bande de dirigeants maléfiques nous entraîne à te supplier dans ta maison : combien de bougies allumées, combien de prières adressées à tous tes saints ? En vain, alors me voici devant toi, j’ai usé de tous mes recours pour arriver à toi ici dans le pays que j’aime tant, ma ville préférée, mon église de prédilection pour te poser une seule question : « Pourquoi ? Pourquoi le Liban ? »

Le silence qui m’enveloppe n’est pas hostile mais pas rassurant non plus ; je quitte ma chaise et me rapproche des bougies ; choisir les plus grandes et les planter devant lui, il ne pourra pas les ignorer ; la première destinée à ma famille, la deuxième aux amis, ma seconde famille, la troisième à Maha. Pourquoi juste Maha ?

Maha, maman de trois enfants, a perdu son travail, et son mari est au chômage depuis quelques mois. Maha a vu sur les réseaux sociaux qu’on lui réclamait du sang A+ pour un malade à l’hôpital du Sacré- Cœur ; elle a contacté l’ONG qui a diffusé la demande : « Je suis A+ et je veux bien vous donner mon sang contre de la nourriture pour mes enfants. » La quatrième bougie je l’allume pour Karim qui vit à Tripoli, Karim dont la fille âgée de 5 ans souffre de problèmes respiratoires et a besoin d’oxygène. Karim craint les coupures d’électricité, il a peur pour sa fille, une coupure et c’est l’issue fatale... La dernière bougie, je l’allume en tremblant et la pose bien au milieu. « Celle-ci, mon Dieu, je l’allume pour que tous les Maha et Karim du Liban ne soient pas contraints de vendre un rein, un œil ou se vider de leur sang pour nourrir et soigner leurs enfants. Y a-t-il un degré dans la souffrance pour se faire entendre ? Pourquoi Maha ? Pourquoi Karim ? Pourquoi le Liban ? »

Ma voix s’élève dans la nef, ses accents graves se cognent aux statues des saints, elles font frémir les lueurs des bougies, traversent l’autel, frôlent les vitraux pour enfin se figer devant elle, La Croix en bois. Accents de désespoir chargés de larmes, des milliers de larmes qui se précipitent en chœur, les larmes de Maryam de Saïda, de Tanios de Deir el-Qamar, de Maya de Jbeil, de Farid du Akkar, de Neda de Marjeyoun, toutes remplies d’heures d’angoisses, de désespoir, de supplications. Elles virevoltent dans un tourbillon pour venir se nicher dans le cœur du bois de La Croix et voilà qu’elle brille d’un éclat de larmes, je m’approche lentement, ne la quittant pas des yeux et soudain je l’entends ; sourd, lancinant et saccadé, il émane de toutes les extrémités de La Croix un sanglot long, douloureux qui s’amplifie dans toute l’église. La Croix pleure, elle pleure pour le Liban, elle pleure notre souffrance, notre enfer quotidien, elle pleure notre crucifixion.

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « courrier » n’engagent que leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement le point de vue de L’Orient-Le Jour. Merci de limiter vos textes à un millier de mots ou environ 6 000 caractères, espace compris.

Amen, merci mon Dieu,
Dieu est partout, Dieu est miséricordieux,
Notre Père qui êtes aux cieux
Les mots se rencontrent, se bousculent, s’inclinent, se prosternent, se chuchotent, s’éteignent ; un souffle, un murmure, l’odeur de l’encens flotte, nous enveloppe, nous rassure. Nos genoux nous font mal, les prie-Dieu sont en bois, nos mains jointes, les paupières closes, nous prions. Certains serrent un chapelet si fort qu’ils laissent une trace dans leurs paumes endolories, pardon murmurent certains, priez pour moi soupirent les autres.
Assise sur une chaise qui craque, je rassemble mes esprits malmenés par une réalité douloureuse ; j’ai déposé l’enfer libanais sur le seuil de l’église de Saint-Germain, poussant la lourde porte ; je les vois tous assis ou à genoux devant elle, située au centre de la nef de...
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