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Nos lecteurs ont la parole

4 août : vie et résistance

Qui aurait cru qu’un tel désastre pourrait arriver ? Déjà le pays était et demeure en proie à une double crise économique et sociale qui a mis la majeure partie de sa population à genoux et poussé sa jeunesse à prendre les chemins de l’exil. Et voilà que cette explosion nous tombe dessus avec son lot de morts, de blessés et de destructions.

Il y a « un avant » et « un après » le 4 août pour une grande majorité de la population libanaise. Il y a eu le 8 août 2020, lorsque des manifestants, pacifiques pour la plupart, ont été traités avec une violence inouïe par les forces de l’ordre. Leur faute? Avoir voulu manifester leur colère et leur frustration face aux négligences mortelles d’un État. Un État qui non seulement s’est montré violent et méprisant face à sa population, mais également avare sur le plan humain et financier.

Aucun membre de la classe politique, notamment au plus haut sommet de l’État, n’a daigné adresser un mot de compassion et de condoléance aux victimes. Aucun politique n’a contribué financièrement aux opérations de reconstruction de Beyrouth, menées souvent par des ONG. La classe politique ne cesse de traiter cette affaire tout comme elle traite chaque affaire qui touche à la vie des Libanais et des Libanaises : avec un mépris qui dissimule mal sa médiocrité et sa corruption.

Un an après, la situation demeure de plus en plus désespérante, d’autant que la justice n’est toujours pas faite. Pire, la classe politique, parlementaires en tête, cherche par tous les moyens à entraver le déroulement de la justice. Quant à la situation socio-économique, elle n’a fait qu’empirer ; de plus en plus de ménages sont passés en dessous du seuil de pauvreté. Les infrastructures du pays s’effondrent, entraînant la vie des Libanais dans leur chute.

Les termes de « vie » et de « vivre » peuvent paraître inadéquats un an après le 4 août. Les termes de « survie » ou de « vie par défaut » sembleraient plus juste. « Survivre » avec une dignité bafouée pour ceux et celles qui sont obligés de faire la queue devant les bureaux des diverses associations pour obtenir un repas, un carton alimentaire, des couches ou du lait. « Survivre » avec l’angoisse au ventre en faisant le tour des pharmacies pour l’acquisition d’un médicament urgent. « Survivre » avec l’inquiétude du lendemain pour des scolarités ou un loyer à payer alors que l’argent manque. Et surtout « survivre » avec la douleur de la perte d’un être cher ou avec la douleur d’une incapacité physique ou encore avec un traumatisme fort. « Survivre » avec le mépris et l’indifférence de la classe politique envers ces souffrances.

Et pourtant ! Certains ont choisi la vie et ont décidé d’entrer en résistance.

Le premier acte de résistance a été celui des milliers de personnes qui se sont dévouées pour nettoyer les rues de Beyrouth, souvent avec des moyens rudimentaires et dans des conditions difficiles. Cet acte a été prolongé par ceux et celles qui se sont engagés dans des opérations de reconstruction des appartements endommagés, soit à titre individuel, soit avec des ONGs. Le travail effectué par les bénévoles d’Offre-Joie dans certaines rues de la Quarantaine est remarquable, pour ne citer qu’eux. Depuis un an, ils travaillent sans relâche et je peux témoigner du changement opéré dans les rues où ils sont engagés. Ainsi, les rues dévastées de Beyrouth se reconstruisent grâce à ses citoyens en dépit de l’absence de l’État.

Un autre acte de résistance a été posé par de nombreux parents des victimes qui se battent sans relâche malgré leur indicible douleur pour que la lumière soit faite sur ce crime et que justice soit rendue. Ces parents ont choisi de se battre malgré des menaces à l’encontre de certains d’entre eux et malgré la violence des forces de l’ordre à leur égard. Le 13 juillet, certains de ces parents ont été tabassés par les forces de l’ordre devant la résidence du ministre sortant de l’Intérieur.

Une autre façon de résister pour ces familles réside dans la solidarité avec les plus défavorisés. Paul et Tracy Naggear, les parents d’Alexandra, ont distribué des vivres durant la veillée de Noël à des familles démunies. Le Dr Nazih el-Adm et son épouse Dalal ont créé une fondation au nom de leur fille Krystel, tuée alors qu’elle cherchait à aider un jeune défavorisé dans le quartier de Gemmayzé. Cette fondation a pour vocation d’aider à la scolarisation des enfants et d’aider les personnes démunies.

Cette résistance solidaire demeure de mise aujourd’hui ; elle tente de pallier les défaillances de l’État et les aides intéressées des partis politiques en vue des législatives de 2022. Des actes de solidarité se sont développés durant cette période grâce à de nombreuses ONG et associations qui œuvrent avec professionnalisme et gratuité. Elles sont souvent appuyées par les Libanais de la diaspora. Le CJC des pères jésuites nourrit 250 personnes par jour à Beyrouth et distribue chaque semaine 300 cartons alimentaires environ. Quant au dispensaire du CJC, il arrive à aider de nombreuses personnes à avoir accès à leurs médicaments grâce à l’appui d’un réseau d’amis en France.

À la Quarantaine, le père Hani Tawk a choisi de résister en créant « la cuisine de Marie » qui nourrit 650 personnes environ mais qui contribue aussi à tisser des liens fraternels entre la population diverse de ce quartier. Cette cuisine, tout comme le CJC ou les autres associations et ONG, est également un lieu d’écoute et d’échange où les sans-voix ont droit au chapitre pour dire leurs peines et exprimer leurs désirs.

La résistance, enfin, prend la route de la culture et de l’éducation. Il y a quelques années, le père jésuite Sélim Abou a évoqué la résistance culturelle face à la mainmise du pouvoir syrien au Liban. L’USJ, dont il était le recteur, y a contribué fortement. Cette résistance est plus que jamais nécessaire, surtout face à une volonté de changer la face et la culture du Liban. Des initiatives se nouent pour sauver les écoles francophones menacées de fermeture, pour créer des fonds de bourses ou pour procurer des livres, des ordinateurs et du matériel scolaire. De nombreux artistes se battent pour la sauvegarde de la culture. L’art est entré en résistance pour devenir à son tour un engagement en faveur de la justice et de la mémoire de Beyrouth.

Résistance ! Chère résistance. Il ne s’agit plus de survivre ni de vivre par défaut, mais de vivre tout simplement. La vie n’est pas censée être un luxe pour une classe privilégiée, mais un don pour chacun. C’est pour le don de la vie que nous nous battrons et que nous résisterons. Il revient à chacun de nous de faire de la journée du 4 août une journée de la résistance et de la vie. Chacun de nous pourra ainsi citer ce proverbe : « Ils ont voulu nous enterrer mais nous étions des graines. »


Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « courrier » n’engagent que leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement le point de vue de L’Orient-Le Jour. Merci de limiter vos textes à un millier de mots ou environ 6 000 caractères, espace compris.

Qui aurait cru qu’un tel désastre pourrait arriver ? Déjà le pays était et demeure en proie à une double crise économique et sociale qui a mis la majeure partie de sa population à genoux et poussé sa jeunesse à prendre les chemins de l’exil. Et voilà que cette explosion nous tombe dessus avec son lot de morts, de blessés et de destructions. Il y a « un avant » et « un après » le 4 août pour une grande majorité de la population libanaise. Il y a eu le 8 août 2020, lorsque des manifestants, pacifiques pour la plupart, ont été traités avec une violence inouïe par les forces de l’ordre. Leur faute? Avoir voulu manifester leur colère et leur frustration face aux négligences mortelles d’un État. Un État qui non seulement s’est montré violent et méprisant face à sa population, mais...
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