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Lifestyle - Design

Bokja répare au fil rouge les meubles blessés de Beyrouth

L’année 2000, à Basta, quartier des puces de Beyrouth, deux chineuses écumaient avec passion les arrière-boutiques des brocanteurs à la recherche de leur trésor quotidien. À l’époque, la ville achevait d’émerger de la guerre, cherchait à faire peau neuve, et ses beaux restes faisaient le bonheur des amateurs de meubles et objets à pedigree. Là, pour Huda Baroudi et Maria Hibri, collectionneuses de textiles ethniques, tout était bonheur.

Bokja répare au fil rouge les meubles blessés de Beyrouth

Collection Bokja.Photos DR

Résidus de palaces en déshérence ou de demeures élégantes longtemps désertées, des meubles de Royère ou de Charles Eames s’entassaient encore en devanture, partageant la poussière estivale avec les formicas des années 1960, avant de se réfugier sous le boisseau une fois repérés par une poignée d’initiés. Nos deux chineuses, elles, ont déjà fait le plein et continuent à accumuler les suzani ottomans, les anciens caftans brodés, les brocards arrêtés sur la route de la soie. Mais que faire de tout cela ? Meubles d’un côté, tissus de l’autre, associer ces pépites devient une évidence. Maria et Huda, qui ont tendance à prendre littéralement les rêves pour des réalités, repèrent à un jet de pierre du marché aux puces une vieille demeure en ruine squattée par un tapissier. Elles lui fournissent le travail, et, de fil en aiguille, si l’on ose dire, demandent à partager son espace, ce qu’il concède avec une princière amabilité. De cosquatteuses, elles vont contribuer à sauver ce palais en le faisant classer au patrimoine national et restaurer avec l’aide d’ONG. Là, elles vont installer ateliers et galerie, inviter de jeunes créatifs à faire leurs premiers pas, recevoir les clients sur la sublime véranda autour de petit-déjeuner fournis par les producteurs du quartier. En ressuscitant les meubles, en redonnant lustre aux beaux tissus brodés, c’est tout le mode de vie d’un âge d’or oublié que les deux amies exhument et réactivent.


Collection Bokja.Photos DR

Caravaniers des temps modernes

Le moment est venu de fonder une marque, de lui trouver un nom. Ce sera Bokja, le balluchon des nomades, car nomade est leur source et nomades vont devenir leurs objets qui, aussitôt restaurés, vont prendre les chemins des foires et expositions du monde ou quitter Beyrouth dans les malles des expatriés. Leurs créations sont repérées par la Saoudienne Mona Khazindar, directrice générale de l’Institut du monde arabe à Paris. Elles interpellent la papesse Rossana Orlandi qui les invite à habiller, dans le jardin de sa galerie milanaise, une ancienne usine de cravates, une coccinelle Volkswagen qui finira, vendue au profit des sinistrés du grand séisme d’Haïti, dans la collection privée d’Angela Missoni, la directrice créative de la maison de mode et textiles familiale. Bokja et son équipe de jeunes artistes, les bokjis, se transforment en caravaniers des temps modernes, portent leurs balluchons d’étape en étape et établissent des conversations imaginaires entre les tissus traditionnels de tous les pays et de toutes les époques, notamment dans un sofa où résonnent ensemble un thob afghan et un textile hollandais.


Collection Bokja.Photos DR

Une géographie de la route de la soie

Il faut pourtant se poser, arrêter de disperser ce qui devient un véritable patrimoine. Huda et Maria décident d’archiver les tissus de leur collection, ne plus les utiliser qu’avec parcimonie. Elles les font scanner et, à partir des photographies, réalisent des collages qui vont finir en imprimés sur de somptueux kimonos de soie, nouvelle ligne « portable » de la maison qui se décline aussi en portefeuilles de la même eau et autres objets personnels, « une véritable géographie de la route de la soie », disent-elles. La broderie devient le nouveau dada de la maison. On crée de nouveaux motifs, des dessins qui racontent des histoires, ou participent à leur manière à des campagnes utiles, comme le sauvetage de la vallée de Bisri menacée par un projet de barrage. En soutien à la Palestine, l’émouvant personnage de Handala, créé par le caricaturiste Naji el-Ali dans les années 1960, émerge ici ou là. Chaque objet, coussin, petit meuble qui sort de la boutique est accompagné d’un « passeport » qui le raconte. Et c’est ainsi qu’une nouvelle tradition orale va accompagner une nouvelle tradition textile. La marque se pose dans un nouvel espace, à Saifi Village, au cœur du vieux Beyrouth remis à neuf. Le showroom est inauguré en pleine pandémie, en attendant des jours meilleurs, quand, tout à coup, un certain 4 août…


Tapisserie signée Bokja. Photos DR

Une cicatrice pour ne pas oublier

On se souvient de la mariée qu’immortalisait un photographe un certain 4 août. La séance avait eu lieu à un jet de pierre de la vitrine de Bokja. La dévastation fixée par la caméra inclut la belle boutique où une jeune femme, chargée de l’administration, a été grièvement blessée. La verrière, enfoncée par le souffle maléfique, a tout déchiré en volant en éclats. Fidèles à elles-mêmes et aux valeurs de la marque qui incluent durabilité, recyclage, sensibilisation à des causes justes, autonomisation des femmes, Huda et Maria invitent les personnes qui ont perdu leurs meubles dans la double et monstrueuse explosion survenue au port de Beyrouth à les leur confier pour restauration. L’opération est évidemment gratuite, et les cicatrices de chaque objet sont marquées au fil rouge, à la manière dont les Japonais restaurent à la peinture dorée les céramiques cassées. Ainsi, leur histoire continue malgré les blessures, et si un jour ces objets finissent, comme finissent les objets, parmi les trésors oubliés d’un brocanteur de fortune, quelqu’un se souviendra qu’il y eut un jour à Beyrouth un crime inimaginable et que ce fil rouge en est un des derniers témoins.


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superbe.

Marie Claude

08 h 02, le 08 août 2021

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Commentaires (1)

  • superbe.

    Marie Claude

    08 h 02, le 08 août 2021

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