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Culture - Disparition

Baisser de rideau pour Robert Abirached, éminent lettré voué à la cause du théâtre

Décédé à 91 ans le 15 juillet, il laisse un souvenir impérissable en tant qu’homme de lettres et surtout pour les gens de la scène dont il fut un éclatant porte-parole.

Baisser de rideau pour Robert Abirached, éminent lettré voué à la cause du théâtre

Robert Abirached lors d’un de ses passages à Beyrouth en juillet 2003. Photo d’archives Michel Sayegh

Robert Abirached avait dix-huit ans quand il a quitté Beyrouth où il est né en 1930. Paris fut pour lui le centre de sa vie et de son rayonnement culturel à travers une prestigieuse carrière de professeur d’université, d’écrivain et d’éminent critique littéraire et dramaturgique.

Son œuvre : un seul roman, mais à la facture d’écriture exceptionnelle ;

des essais sur La crise du personnage dans le théâtre moderne et Casanova, édités chez Gallimard et Grasset, salués comme des révélations, et des cycles de conférences partout dans le monde, dont une remarquable en 1999 à l’invitation du Centre culturel français, dans sa ville natale, aujourd’hui littéralement enlisée dans les sables mouvants de la déchéance la plus totale. Agrégé de lettres classiques, docteur d’État de la Sorbonne, Robert Abirached, studieux et brillant élève des pères jésuites au pays du Cèdre, avait de toute évidence rendez-vous, pour la vie, avec la littérature. Son statut de théâtrologue viendra étoffer un dire et un parcours littéraires qui auront des répercussions importantes pour les activités de la scène en France et à l’étranger.

Ministre de la Culture au flair infaillible, Jack Lang décèlera vite le talent de cet intellectuel hors pair à qui il confiera d’ailleurs le leadership des mouvements civiques et la décentralisation du théâtre. De Nanterre, Nancy, Nice, Besançon, Dijon, Caen, Louvain-la-Neuve, Montréal, des planches de la scène aux amphithéâtres des universités, sa parole et ses conseils avisés seront religieusement écoutés et suivis.

L’aventure littéraire, comme tracée depuis toujours, démarre, après de ferventes années d’enseignement supérieur, avec la publication de l’essai Casanova ou la dissipation, qui obtient le prix Sainte-Beuve en 1961. En 1963, suivra son premier et unique roman, L’Émerveillée (Grasset), un bijou littéraire sur l’obsession, d’une qualité d’écriture éblouissante.

Succès auprès des gens lettrés et de la critique qui ont loué unanimement la virtuosité de l’écriture de l’auteur. Mais du côté du lectorat populaire et du grand public, l’hameçon n’a guère mordu.


« L’Émerveillée », unique roman de Robert Abirached, d’une qualité d’écriture éblouissante.

L’Émerveillée

Lors d’une entrevue que je fis avec Robert Abirached dans les années 1980 dans son appartement parisien du 16e arrondissement – totalement envahi par les bouquins –, je me souviens d’avoir vu, à côté du sofa où il était assis, une énorme pile d’exemplaires de L’Émerveillée. Pile plus haute que les accoudoirs... À mon regard étonné, il me dit avec un sourire à peine esquissé : « C’est mon préféré, ce livre, je le garde à proximité. »

Si la fiction romanesque pure n’a pas rencontré le succès escompté, malgré un style d’écrivain de race, les essais et les réflexions sur l’univers de la flaque de lumière ne se sont pas faits rares pour autant… On cite volontiers le texte théâtral Tu connais la musique ?, paru chez Stock, ainsi que ce monument de recherche, de compilation et d’analyse qu’est Le théâtre français du XXe siècle. Un ouvrage qui a enthousiasmé Michel Corvin, haute autorité en connaissance théâtrale qui enseigna à l’École des lettres à Beyrouth juste avant la guerre.

Robert Abirached a accompagné la mouvance du mouvement de Mai 68 et ce n’est guère un hasard s’il fut surnommé l’homme de théâtre de la cité. Son activité, aux confins d’un certain ardent militantisme, avait un retentissant écho auprès des gens du métier et des comédiens, en insufflant une dynamique nouvelle pour l’art dramaturgique dans toutes ses disciplines et variantes.

Bien entendu, on se souvient avec délectation de ses articles sur le monde du théâtre et ses (im)pertinentes recensions pour les pièces allant de Labiche ou Feydeau à Beckett en passant par Ionesco, Adamov, Claude Mauriac et… Georges Schéhadé ! Ce dernier était un véritable ami, à qui il dédiera, comme un salut de frère de sang, les plus subtiles et éloquentes pages de son dictionnaire anthologique Écrivains d’aujourd’hui (Stock).

Comme on aurait aimé avoir son opinion et son encouragement pour le théâtre libanais actuellement en mode pause, pour ne pas dire d’agonie, tout comme cette capitale et ce pays exsangues, devenus ceux de l’indignité…

In fine, reste la consolation de lire et de (re)découvrir L’Émerveillée. Une voix romanesque majeure à ressusciter, rien que pour cette prose somptueuse qui fait honneur à un pays qui se déglingue injustement, irrémédiablement…



Robert Abirached avait dix-huit ans quand il a quitté Beyrouth où il est né en 1930. Paris fut pour lui le centre de sa vie et de son rayonnement culturel à travers une prestigieuse carrière de professeur d’université, d’écrivain et d’éminent critique littéraire et dramaturgique. Son œuvre : un seul roman, mais à la facture d’écriture exceptionnelle ;des essais sur La...

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