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Société - Reportage/Enquête du port

« Nous sommes en train de bouillir à l’intérieur et ça peut exploser à chaque instant »

Les familles des victimes de l’explosion du 4 août ont tenu samedi 8 mai leur deuxième réunion mensuelle avec l’ordre des avocats de Beyrouth qui les représente juridiquement dans l’affaire. Face à une enquête à la traîne, les proches endeuillés oscillent entre désespoir, méfiance et passage à l’acte.

« Nous sommes en train de bouillir à l’intérieur et ça peut exploser à chaque instant »

Les familles des victimes du 4 août réunies avec le barreau de Beyrouth. Photo Marie Jo Sader

Un silence religieux règne dans l’amphithéâtre de la Maison de l’avocat où les familles des victimes de l’explosion du 4 août attendent l’arrivée des membres du barreau. Ces derniers terminent une réunion sur les dernières avancées de l’enquête en cours. Environ 75 familles endeuillées ont été conviées à cet échange mais une cinquantaine de personnes seulement a fait le déplacement.

Dans la grande salle, l’atmosphère est froide. L’air conditionné souffle puissamment et le public est clairsemé en raison des règles de distanciation sociale. Certains sont venus en groupe, d’autres sont seuls, assis en retrait loin derrière, ou dans un coin de l’auditorium. Le bâtonnier Melhem Khalaf et six autres avocats font leur entrée et s’installent sur l’estrade équipée de micros. Certes, l’ambiance n’est pas des plus chaleureuses en ces temps d’épidémie de coronavirus, mais elle est solennelle. Melhem Khalaf prend la parole pour introduire ce rendez-vous qui aura lieu dorénavant tous les premiers samedis du mois.

Le bâtonnier parle avec affection : « Nous espérons ramener la joie dans vos cœurs, un jour », leur dit-il tout en veillant à rappeler qu’ils ne sont pas oubliés. « Vous êtes les plus importants dans ce dossier, vous êtes notre priorité. » L’ordre des avocats présente la réunion comme une occasion de faire le point sur ses travaux pour les droits des plaignants. Mais elle est aussi et surtout le lieu où les familles pourront dorénavant soumettre toutes leurs interrogations et leurs tracas. La parole est à présent aux proches des victimes et la réunion se transforme en exercice d’équilibriste pour les sept membres du barreau présents dans la salle. Comment instaurer une confiance en la justice dans un pays où l’impunité, quelle que soit la taille du crime, a toujours été de mise ?

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Une grande impatience se dégage de la plupart des interventions. La veuve d’un employé du port prend le micro et se lève, déterminée. Elle exprime sa crainte qu’aucun responsable ne soit emprisonné d’ici à la première commémoration d’un an de l’explosion et en profite pour lancer un appel comme on ameuterait une foule : « Je saisis cette occasion pour que tout le monde se tienne avec moi pour marquer ce refus. Quelle opération doit-on organiser le 4 août prochain pour dire que ça ne se passera pas comme ça ? » De son côté, la sœur d’un des pompiers décédés, accompagnée de plusieurs membres de sa famille, s’interroge sur la stratégie du nouveau juge d’instruction. Elle lit les questions qu’elle a marquées sur un papier : « Êtes-vous en accord avec sa façon de travailler ? » demande-t-elle, inquiète, tout en faisant part de son scepticisme quant à la thèse de la soudure jusque-là mise en avant par les autorités pour expliquer la cause de l’incendie dans le hangar n° 12. Dans la salle, une veuve toute vêtue de noir ne tient plus. Elle sort pour reprendre son souffle et essuyer ses larmes.

Les familles des victimes du 4 août réunis avec le barreau de Beyrouth. Photo Marie Jo Sader

« Celui qui veut aller sur ce terrain n’a rien à faire ici »

Le barreau tente de calmer le jeu. Le dossier est très dense et le juge d’instruction travaille seul pour démêler l’écheveau d’une affaire à mille ramifications qui aurait mérité l’implication d’une dizaine de juges. « Il faut lui donner du temps tout en restant attentif et en montrant qu’on ne lâchera rien. On comprend votre impatience mais il ne faut pas non plus griller l’enquête », tempère un des avocats. « Je demande à tous les proches des victimes ici présents de regarder l’histoire politique du pays depuis la guerre civile jusqu’à maintenant. Les jeunes étaient assassinés à l’époque et ensevelis et on a jamais rien su du pourquoi et du comment », s’emporte d’une voix très forte un homme qui a perdu son frère. Un autre s’interroge quant à lui sur la responsabilité du procureur de la République Ghassan Oueidate qui a reçu de nombreux courriers l’alertant du danger de la présence du nitrate d’ammonium : « Pourquoi n’a-t-il pas fait évacuer ces substances? » Les plaignants ont dans leur besace des tonnes de questions qui restent pour le moment sans réponse. Le ton monte encore d’un cran dans la salle où se dégage une forme de confusion. Certains se mettent à s’adresser aux avocats qui les défendent comme s’ils étaient face au juge d’instruction. Un homme dont le père a été tué à son domicile par la déflagration s’emporte contre Tarek Bitar : « La lune de miel est finie, il va commencer à entendre parler de nous, nous allons le défier. » Un autre va encore plus loin. Il regarde le président du barreau droit dans les yeux : « Nous sommes en train de bouillir à l’intérieur et ça peut exploser à chaque instant. Si ça explose, rien ne pourra nous retenir. »

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La surenchère est fermement interrompue par le bâtonnier de Beyrouth dont la voix grave envahit toute la salle. « Je ne veux plus entendre la moindre référence à la violence ou à la vengeance. Ce discours est celui de ceux qui ont abusé de vous toutes ces décennies. Celui qui veut aller sur ce terrain n’a rien à faire ici et ne devrait plus jamais revenir », martèle Melhem Khalaf. « Je fais partie de cette génération dont la jeunesse a été brûlée et vous aussi. On ne veut plus que la moindre personne perde sa jeunesse ou son enfance au nom de ce pseudo-héroïsme. Le droit vient avec la justice », ajoute-t-il. L’assemblée se tait mais certains n’oublient pas ce qui s’est passé avec le prédécesseur de Tarek Bitar. Le juge Fadi Sawan a été démis de ses fonctions par la Cour de cassation juste après avoir tenté de mettre en examen deux anciens ministres dans cette affaire. « Nous ne serons pas violents, mais si jamais la même situation se produit avec le juge Bitar, nous entrerons de force au Parlement. » Un couple, qui n’a pas dit un mot pendant la réunion, quitte la salle l’air désespéré. Leur fils est décédé au port avec 9 de ses collègues. Ils veulent garder espoir dans le combat mené par le barreau, mais cet espoir est mince. « Quand bien même le juge arriverait à identifier les grosses têtes, est-ce qu’il peut les mettre en prison dans ce pays? » interroge la mère, affligée. « Nous posons cette question tout en connaissant la réponse », ajoute son mari résigné avant de s’effondrer en larmes. Leur plus grande hantise est de mourir avant d’avoir eu la moindre réponse sur la mort de leur fils de 29 ans qui laisse derrière lui deux enfants en bas âge. Pour reprendre les termes du bâtonnier lui-même, la justice libanaise est face à sa plus grande épreuve. Si elle tombe, c’est tout le peuple qui tombe avec, avait confié Melhem Khalaf à L’OLJ. « Un crime impuni est un crime récompensé, et depuis des années, on est devant des crimes récompensés. Il faut que ça s’arrête. »


Un silence religieux règne dans l’amphithéâtre de la Maison de l’avocat où les familles des victimes de l’explosion du 4 août attendent l’arrivée des membres du barreau. Ces derniers terminent une réunion sur les dernières avancées de l’enquête en cours. Environ 75 familles endeuillées ont été conviées à cet échange mais une cinquantaine de personnes seulement a fait le...

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Le juge qui intime l’ordre de se taire aux familles des victimes en les rassurant de sa phrase: beaucoup de nos compatriotes ont été ensevelis sans que l’on puisse savoir le pourquoi du comment. Il sait pourtant que si la justice avait fait son travail en déclenchant une investigation suivie d’une plainte aux instances internationales concernées on aurait pu avoir la repose à ces questions qui continuent de hanter les familles de ces victimes morts pour rien. Pareille pour l’apocalypse du port, s’ils ne sentent pas capables de pointer les responsables et de les traduire en justice, il suffit de collaborer avec les institutions internationales qui sont la pour ça et de leur confier les dossiers incriminant les responsables qu’ils ne peuvent pas affronter et on le comprend très bien pour qu’elles raisons. Ne pas agir est aussi un crime et menacer de chaos et de sang pour intimider nous a mené au chaos et à la destruction lente et sûre pour éviter de crever l’abcès une fois pour toutes et qu’on en finisse avec ces barbares qui n’ont ni dieu ni conscience et qui continueront à semer la mort et la destruction en nous menaçant du pire alors que nous sommes en plein dedans. Assez parler M. Khalaf il nous fait des actes concrets. C’est du courage dont il s’agit maintenant, des centaines de juges ont été assassinés par la mafia italienne mais ils ont réussi à l’éradiquer en fin de compte.

Sissi zayyat

11 h 27, le 11 mai 2021

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  • Le juge qui intime l’ordre de se taire aux familles des victimes en les rassurant de sa phrase: beaucoup de nos compatriotes ont été ensevelis sans que l’on puisse savoir le pourquoi du comment. Il sait pourtant que si la justice avait fait son travail en déclenchant une investigation suivie d’une plainte aux instances internationales concernées on aurait pu avoir la repose à ces questions qui continuent de hanter les familles de ces victimes morts pour rien. Pareille pour l’apocalypse du port, s’ils ne sentent pas capables de pointer les responsables et de les traduire en justice, il suffit de collaborer avec les institutions internationales qui sont la pour ça et de leur confier les dossiers incriminant les responsables qu’ils ne peuvent pas affronter et on le comprend très bien pour qu’elles raisons. Ne pas agir est aussi un crime et menacer de chaos et de sang pour intimider nous a mené au chaos et à la destruction lente et sûre pour éviter de crever l’abcès une fois pour toutes et qu’on en finisse avec ces barbares qui n’ont ni dieu ni conscience et qui continueront à semer la mort et la destruction en nous menaçant du pire alors que nous sommes en plein dedans. Assez parler M. Khalaf il nous fait des actes concrets. C’est du courage dont il s’agit maintenant, des centaines de juges ont été assassinés par la mafia italienne mais ils ont réussi à l’éradiquer en fin de compte.

    Sissi zayyat

    11 h 27, le 11 mai 2021

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