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Les gars de la marine

La galère nationale qui prend eau de toutes parts, des échéances qui s’accumulent, des urgences qui se bousculent ; et pour gérer tout cela, un gouvernement on ne peut plus massivement démissionnaire. Mais qui a dit que le tragique de la situation exclut absolument, chez ces Excellences, toute fantaisie, serait-elle saumâtre, ou même parfois fatale ?


l Huit mois après la double explosion du port de Beyrouth, on n’est pas encore au bout de la surréelle inconscience des officiels. Se précise chaque jour un peu plus, ainsi, le mortel péril environnemental qui sommeille dans les montagnes de débris laissés par le cataclysme. Face à la carence des autorités, ce sont surtout des ONG et des associations civiles qui avaient procédé au ramassage dans les quartiers dévastés. Ce sont encore elles qui ont alerté, mais en vain, les responsables sur la présence d’une forte concentration d’amiante dans les déchets provenant de l’enceinte du port : lesquels n’ont pas manqué de contaminer l’ensemble de la collecte. Interdit dans nombre de pays en raison de sa haute toxicité et de ses pouvoirs cancérigènes, l’amiante était présent en force dans les toitures et revêtements des hangars portuaires de Beyrouth, car il est extrêmement résistant au feu. Au feu, oui, mais guère aux explosions ou autres sources d’émanations, qui projettent dans l’atmosphère des milliards de fibres microscopiques attaquant insidieusement les voies respiratoires des humains. Il faut donc croire qu’après avoir brûlé la terre, le nitrate d’ammonium a fait délégation à l’amiante pour empoisonner l’air ambiant. Ce port de toutes les abjections n’a pas fini de tuer ; la nouveauté, c’est qu’il s’y prend plus lentement désormais…


l Pour en rester au port, le ridicule, lui, ne tue pas, même si dans le parler de tous les jours on continue de mourir de peur, de honte ou, bien plus rarement, de rire. À la décharge du ministre de l’Economie, sa récente et magistrale bévue partait sans doute d’un bon sentiment, puisqu’il s’agissait pour lui de hâter l’indemnisation, par les compagnies d’assurances, des victimes du 4 août dernier; et c’était tant mieux si la reconnaissance émue des sinistrés venait faire oublier les criantes défaillances de son département, notamment pour ce qui est du contrôle des prix. Bien que brillant polytechnicien, le ministre ne savait visiblement rien du principe de la séparation des pouvoirs ; le voilà donc qui pressait le juge d’instruction d’écarter l’éventualité d’un acte de guerre ou de terrorisme et de retenir, au contraire, la thèse de l’accident, seul moyen d’amener les assureurs à s’exécuter. Menacé de poursuites judiciaires, s’attirant un bref mais cinglant commentaire du juge et puis contraint de se dédire, c’est l’imprudent qui finissait par payer l’intermède de son propre, et bien modeste, crédit.


l C’est toutefois l’affaire de la frontière maritime avec Israël qui remporte la palme du loufoque. Après la découverte de vastes gisements de gaz et de pétrole en Méditerranée orientale, le Liban passe plus d’une décennie à éluder la question, ses chefs politiques étant trop occupés à se disputer, par avance, les bénéfices futurs, tant matériels que moraux, de cette manne inespérée. Une fois venu le moment de négocier grâce à une médiation américaine, notre pays s’aperçoit que ses cartographes n’avaient pas vu assez grand ; qu’il est impératif, insistent les militaires, d’ajouter une substantielle rallonge aux eaux libanaises, telles qu’elles avaient été définies en 2011 par un malencontreux décret nécessitant amendement ; et enfin qu’il faut très vite en informer officiellement l’ONU, avant que soient irréversiblement entamés, dans quelques semaines à peine, les travaux dans la zone litigieuse.


Alors que l’incommode voisin du Sud menaçait d’en faire lui aussi à sa guise, commençait une singulière chasse aux signatures des ministres concernés. Suivait un ping-pong, plus surréel encore, entre le Premier ministre sortant et le président de la République. Frileusement confiné dans son actuel statut qui le voue à la stricte expédition des affaires courantes, refusant même de réunir son gouvernement, Hassane Diab requérait, à titre exceptionnel (?), un seing présidentiel en prélude à sa propre adhésion. Michel Aoun lui renvoyait la balle hier, exigeant un feu vert formel du Conseil des ministres.


Quelles visées inavouables se cachent-elles derrière tous ces claironnants serments de fidélité aux intérêts supérieurs du pays ? Quelles faveurs et indulgences, quels coups de pouce à leurs ambitions les divers protagonistes du drame espèrent-ils extorquer à l’émissaire américain David Hale ? Et surtout, quels oripeaux de présidence méritent-ils encore que l’on s’acharne avec une telle ardeur à noyer le pays : à l’envoyer rejoindre par le fond ses espérances sous-marines…

Issa GORAIEB
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La galère nationale qui prend eau de toutes parts, des échéances qui s’accumulent, des urgences qui se bousculent ; et pour gérer tout cela, un gouvernement on ne peut plus massivement démissionnaire. Mais qui a dit que le tragique de la situation exclut absolument, chez ces Excellences, toute fantaisie, serait-elle saumâtre, ou même parfois fatale ? l Huit mois après la double...