Rechercher
Rechercher

Suspicion, disaient-ils ?

Nous avons tous salué la volonté du juge Tarek Bitar d’instruire rigoureusement l’affaire de la double explosion du 4 août dernier dans le port de Beyrouth, comme il l’assurait dans une interview publiée lundi dans ces mêmes colonnes. Nous avons applaudi à l’incontestable courage dont il fait montre en se disant résolu à braver toutes les lignes rouges politiques, à ne jamais laisser dévier l’enquête sur cette meurtrière et dévastatrice catastrophe. Nous avons même oublié volontiers les réserves qu’il exprimait lui-même, il y a six mois, quant à faire sienne la titanesque entreprise qu’on se proposait de lui assigner.


Tout cela, c’est bien entendu. Demeure néanmoins posée la question essentielle. Que se passerait-il cette fois en effet si, travaillant d’arrache-pied sur un dossier monumental, le nouveau juge d’instruction était forcément amené à remonter des sous-fifres aux hauts responsables ? Si était rééditée alors la mésaventure survenue à son prédécesseur ? Si, comme tout le laisse craindre au sein d’une république faillie où l’impunité est reine, il se voyait récuser à son tour par de puissants personnages politiques arguant de la suspicion légitime qu’ils nourrissent à son égard ?


Ah, que de grimaçante ironie peut receler ce terme juridique dans notre pauvre pays ! Car c’est bien davantage que de la suspicion, que de la défiance, c’est une méfiance absolue, empreinte même de mépris, que nombre de dirigeants, et non des moindres, inspirent d’office à un peuple libanais accablé d’infortunes. Et quoi de plus légitime, bon sang, que le sentiment populaire, lequel s’est amplement exprimé, mais en vain, tout au long des manifestations initiées en octobre 2019 ? Ce déni de confiance, l’hécatombe du 4 août n’a fait que l’exacerber, au vu du monumental sac d’embrouilles, locales et étrangères, qu’abritait le port depuis des années. Dès lors, ce n’est pas mettre en doute les bonnes dispositions ou l’intégrité du juge Bitar que d’exiger, comme le fait d’ailleurs le gros de l’opinion publique, une enquête internationale autrement plus approfondie (car dûment institutionnalisée) que le louable soutien technique déjà fourni par les puissances occidentales amies.


À son tour, ce point capital ne donne que plus de poids à l’appel lancé par le patriarche maronite à une conférence internationale sur l’ensemble du contentieux libanais que les chefs locaux, de toute évidence, s’avèrent impuissants à régler eux-mêmes. Que se taisent donc ceux qui invoquent la dignité nationale pour rejeter avec indignation – et même en agitant la menace d’une guerre civile ! – une telle mainmise onusienne sur ce dossier. Car on se demande où donc elle va se terrer, cette dignité, quand la communauté internationale affiche son peu de considération pour une classe dirigeante tancée pour son incurie, son irresponsabilité et sa vénalité. La même arnaque (et pas seulement intellectuelle!) est commise quand ce sont précisément les plus corrompus de la bande qui s’arrogent avec une belle impudence la mission d’éradiquer… la corruption. Et qui bloquent obstinément, de la sorte, la formation d’un gouvernement de spécialistes non partisans, seul à même d’opérer le redressement du pays.


En définitive, le seul record mondial que peut revendiquer de nos jours l’État libanais, c’est celui de l’accumulation des scandales, dont la seule énumération pourrait remplir la totalité de cette page de journal. La société civile et les médias n’ont même plus à s’activer pour signaler, vidéos à l’appui, les incroyables fraudes qui jalonnent notre triste quotidien. Les scandales, voilà maintenant que l’État nous les exhibe lui-même. Gracieusement, pourrait-on même dire, au spectacle de la sidérante vaccin-party, pratiquement servie à domicile, dont étaient le théâtre, hier, le Parlement et la présidence de la République : cela au mépris des priorités d’âge et d’occupation fixées et claironnées à satiété par le ministère de la Santé qui s’est coupablement prêté, pourtant, à ce révoltant exploit.


On les savait capables d’assécher, à force de rapines, le Trésor public, provoquant par ricochet l’effondrement du système bancaire ; mais de là à escroquer la Banque mondiale, pourvoyeuse de vaccins gratuits; de là à prodiguer de mensongères assurances au président du Comité supervisant la campagne de vaccination, qui s’effarait, la veille déjà, d’une aussi outrageuse provocation…


Issa GORAIEB
[email protected]


Nous avons tous salué la volonté du juge Tarek Bitar d’instruire rigoureusement l’affaire de la double explosion du 4 août dernier dans le port de Beyrouth, comme il l’assurait dans une interview publiée lundi dans ces mêmes colonnes. Nous avons applaudi à l’incontestable courage dont il fait montre en se disant résolu à braver toutes les lignes rouges politiques, à ne jamais...