Que les relations entre le président de la République et le président du Conseil désigné soient mauvaises n’est plus un secret pour personne. Chaque jour apporte ainsi son lot de « fuites médiatiques » et de ripostes entre les milieux proches des deux responsables. Mais dans ce conflit qui fait désormais partie de la routine libanaise, un élément nouveau est apparu jeudi soir, lorsque Saad Hariri a, dans un communiqué, clairement accusé l’armée libanaise de négligence, voire de lenteur voulue, dans la protection du sérail de Tripoli pris d’assaut par les manifestants. C’est la première fois que M. Hariri se montre aussi clair dans ses accusations, surtout à l’encontre de l’armée libanaise, qui reste l’une des rares institutions du pays qui bénéficie de la confiance d’une grande partie des citoyens.
Ces accusations ont rappelé aux Libanais qui s’en souviennent les divisions au début des années 70 au sujet de l’armée libanaise, notamment entre le chef de l’État et le Premier ministre de l’époque, qui ont finalement affaibli la troupe et mené à la guerre civile, laquelle a duré 15 ans. Les accusations portées par Saad Hariri contre l’armée sont trop graves pour passer inaperçues. D’autant qu’au cours des manifestations de ces derniers jours à Tripoli, il est arrivé que les protestataires huent les Forces de sécurité intérieure et saluent avec enthousiasme la troupe.
Que s’est-il donc passé pour que le Premier ministre désigné accuse l’armée de ne pas avoir été à la hauteur de la responsabilité qui lui est confiée en n’intervenant qu’au bout d’une trentaine de minutes, laissant ainsi le temps aux fauteurs de troubles d’incendier le palais municipal de Tripoli?
Les milieux proches de Saad Hariri ont refusé de répondre à cette question. Mais les faits parlent d’eux-mêmes. En effet, lorsque les émeutes ont commencé jeudi soir, il y avait au sérail de Tripoli trois unités des FSI, chacune formée de deux cents militaires, qui étaient chargées de protéger le bâtiment. De même, il y avait, comme d‘habitude, des pompiers rattachés au sérail dont la mission est d’intervenir en cas d’incendie. Tous ceux-là ont préféré rester à l’intérieur et ne pas intervenir lorsque les manifestants ont pris d’assaut le sérail et ont commencé à y mettre le feu. De son côté, l’armée est déployée à la place al-Nour et près du siège de la Banque centrale dans la ville. Dans le cadre de la coordination entre les différents appareils sécuritaires, ce sont donc les unités des FSI qui sont en charge de la protection du Sérail, comme c’est le cas d’ailleurs à Beyrouth. L’armée n’avait donc pas à intervenir, mais lorsqu’elle a vu que la situation dérapait, elle a décidé de se rendre sur place, alors que les 600 éléments des FSI présents sont restés à l’intérieur.
À ce stade, des sources proches de Yarzé se demandent pourquoi les éléments des FSI ne sont pas intervenus. La question mérite d’être posée parce que, selon certains analystes, il y avait un plan pour pousser l’armée à entrer en confrontation avec les manifestants, dans le but de provoquer une crise violente entre la population et les soldats, et rendre ainsi difficile, voire impossible, le déploiement de l’armée dans le nord du pays. Cela se passe à un moment particulièrement délicat, où certaines parties songent à utiliser cette région du pays dans le conflit en Syrie en essayant d’en faire un bastion de l’opposition syrienne pour encercler ainsi les régions contrôlées par le régime du président Assad. De toute façon, que ce soit à Beyrouth, à Tripoli, à Saïda ou ailleurs, l’armée a déjà fait savoir à plusieurs reprises qu’elle ne compte pas réprimer les manifestants et qu’elle ne veut pas entrer en confrontation avec eux. Certains analystes préfèrent ne pas lier ce qui s’est passé jeudi soir à la situation en Syrie. Selon eux, il ne faudrait pas donner aux incidents une portée régionale. Selon ces analystes, les manifestations à Tripoli ont commencé en même temps que les protestations qui ont soudain ressurgi à Beyrouth, dans la Békaa et au Sud au début de la semaine. Il s’agissait d’une explosion de colère justifiée pour protester contre le confinement et la crise sociale et économique. Mais il se peut que certaines parties aient voulu les exploiter pour faire pression sur le président de la République dans le dossier de la formation du gouvernement. Seulement, comme à Tripoli il y a plusieurs acteurs politico-sécuritaires et un grand nombre de groupuscules, la situation est rapidement devenue incontrôlable. Face à ces débordements inquiétants et aux images effrayantes diffusées à partir de Tripoli, le Premier ministre désigné a estimé que l’armée n’a pas rempli sa mission de préserver le calme, sachant que la situation ne pouvait plus être maîtrisée par les FSI.
Saad Hariri aurait pu certes formuler ces reproches discrètement, mais il aurait été pris de court par les développements et, pour calmer son assise populaire, il aurait donc publié un communiqué dans lequel il a critiqué l’armée.
Certaines sources vont encore plus loin. Selon elles, il y aurait un conflit latent entre le Premier ministre désigné et le commandant en chef de l’armée à cause des dernières nominations militaires, notamment au Liban-Nord. Il semble en effet que le Conseil militaire, présidé par le général Joseph Aoun, procède désormais aux nominations internes sans consulter les différentes parties politiques. Ce qui ne serait pas pour plaire à celles-ci. Et comme c’est souvent le cas au Liban, les messages politiques sont transmis à travers des communiqués... Il n’a pas été possible de confirmer ces informations, mais ce qui est sûr, c’est que les accusations de Saad Hariri ont été considérées comme injustifiées par l’armée. Le général Joseph Aoun, qui s’est rendu hier après-midi à la réunion du Conseil central de sécurité au ministère de l’Intérieur, a dressé aux responsables présents un tableau détaillé de ce qui s’est passé la veille devant le sérail de Tripoli. Selon des sources proches de ce ministère, il ne s’agissait pas pour le commandant en chef d’envenimer la situation, ni même de se justifier, mais de faire un exposé de ce qui s’est déroulé, dans le but de renforcer la coopération entre les différents services et forces de l’ordre, surtout au moment où de nombreuses menaces planent sur le pays. S’il y avait donc un plan pour discréditer l’armée et l’entraîner dans un clash avec les manifestants ou avec les autres forces sécuritaires, il a été déjoué. Mais les participants à la réunion au ministère de l’Intérieur étaient d’accord pour éviter autant que possible toute collusion entre la politique et leur mission.



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12 h 22, le 31 janvier 2021