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Newton et la révolution

Souviens-toi l’an dernier, comme aujourd’hui, comme ce soir, nous étions sur la place. Cela faisait trois mois que nous battions ainsi le pavé, l’après-midi les familles et puis, la nuit tombée, après l’appel à la prière des églises et des mosquées contiguës, les jeunes, torse nu, tee-shirt sur la tête, qu’il pleuve ou qu’il vente, parfois la tête ou le cou enroulés dans un keffieh qui n’avait rien à voir, mais qui donnait une aura révolutionnaire venue d’un autre âge, d’un tout autre combat. Sans doute y puisaient-ils le courage de s’écorcher la peau sur les concertinas, de se brûler les poumons au gaz lacrymogène, de s’exposer aux balles en caoutchouc des forces de l’ordre contre lesquelles la lutte était initiatique et qui ne tiraient pas encore en direction des yeux. Souviens-toi, on n’était déjà plus grand monde. Notre « révolution », qui n’avait pas encore de guillemets, qui était ronde et pleine, nourricière et jubilatoire, prenait des allures de comète. À minuit, le DJ monté sur la grande estrade noire avait lancé le décompte pour presque personne et, à zéro, son « happy new year » était tombé comme une joie funambule, comme une fin de partie. L’année ne serait pas happy, on le savait déjà, poches vides et horizon bouché. On ne savait pas encore que la pandémie en rajouterait une couche, que les forces de l’ordre éborgneraient nos enfants déjà handicapés d’être nés sous ces cieux maudits, que l’effondrement autogénéré de ce système toxique qui avait transformé les partis confessionnels en autant de ‘Ndrangheta mettrait à ce point à nu tous les prétendus responsables, exposant au grand jour leurs pratiques et leur puanteur, jusqu’à culminer en août avec la destruction d’une partie de Beyrouth. Et comme on en a voulu à tous les mesquins suiveurs qui vénéraient leurs chefs de pacotille au point de bénir le moindre de leurs actes, fût-ce aux dépens de leur propre survie, pourvu que leur identité communautaire continue à prévaloir, entretenue par la haine de l’autre et par un populisme nauséabond. Ont-ils toujours leurs certitudes ? Non, sans aucun doute, mais ils ont toujours leur sérum de haine enfoncé dans la carotide.

Souviens-toi d’Elisabeth, venue à Beyrouth depuis son beau Londres pour faire du bénévolat et qui avait fini stagiaire, admirative et fascinée, auprès d’un de ces jeunes labels de mode de Mar Mikhaël. Sa mère était venue la ramener, mais elle n’avait aucune envie de repartir. On les avait croisées dans la rue, et la jeune femme nous avait annoncé, rayonnante, qu’elle revenait de « thaoura », cette idée belle qui était un lieu en soi, partout et nulle part, injecté d’une indescriptible euphorie mêlée de rage. L’atelier n’existe plus, emporté avec tout ce qui faisait la singularité de cette ville, par le nuage orange et son champignon blanc. Il s’est trouvé chez les haineux des esprits assez étriqués pour se réjouir que la double explosion ait emporté le quartier où avaient trouvé refuge les esprits libres et les artistes de Beyrouth, des talents qui avaient réussi à faire rayonner l’excellence libanaise bien au-delà de nos étroites frontières. Elle est où, la thaoura, demandent, ironiques et rassurés pour l’avenir de leur zaïm, ceux qui avaient vu en tremblant les trônes s’ébranler ?

Nous n’allons pas les rassurer. Seulement leur rappeler les lois de Newton sur l’inertie, la vitesse foudroyante des objets qui semblent arrêtés. Elle court, la révolution, elle est dans tous les esprits, elle est dans l’inertie forcée du système qui n’arrive pas à provoquer la transition dont pourrait dépendre sa propre survie, grippé, verrouillé, inexorablement dégénérescent. Quelque chose s’accélère à l’insu de tous, et cela s’appelle le changement. Et cela touche d’abord les esprits et les mentalités. Une génération se prépare, qui ne tolérera plus jamais la honte de la kafala, la stigmatisation de l’homosexualité, l’exploitation privée des biens publics. Qui ne se fiera plus jamais au système bancaire, qui ne voudra plus jamais sacrifier sa dignité et celle de ses enfants en contrepartie des reliefs du festin des zaïms. Pourvu que ce ne soit pas une génération perdue. Pourvu qu’on lui assure cette éducation compromise qui lui permettrait, comme à ses parents avant elle, de maintenir à flot l’ingéniosité et la créativité qui ont toujours été les uniques ressources de ce pays.

À quoi ressemblera l’année nouvelle qui commence demain? Rien ne nous autorise l’optimisme, les souffrances seront les mêmes, peut-être atténuées du fait que nous les aurons déjà domestiquées, que nous savons mieux les gérer. Du côté du système, pas besoin de boule de cristal pour prévoir sa déliquescence plus ou moins lente, certainement douloureuse. Il lui reste encore une bonne réserve de venin, mais il est au pied du mur qu’il est sans doute le seul à ne pas voir. Tout cela dégage aussi une énergie nouvelle et positive, tendons les bras à cette aube, et quoi qu’elle nous réserve, qu’elle soit la bienvenue. Bonne année, donc, et respectons les consignes sanitaires. Nous vivons assez dangereusement pour ne pas, en plus, nous exposer à la contagion.


Souviens-toi l’an dernier, comme aujourd’hui, comme ce soir, nous étions sur la place. Cela faisait trois mois que nous battions ainsi le pavé, l’après-midi les familles et puis, la nuit tombée, après l’appel à la prière des églises et des mosquées contiguës, les jeunes, torse nu, tee-shirt sur la tête, qu’il pleuve ou qu’il vente, parfois la tête ou le cou enroulés dans...

commentaires (4)

Ta plume me rappelle à l'ordre et à l'espoir, contre vents et marées! Ce texte poignant est un baume qui va droit au coeur! Mais, chère Fifi, l'ingéniosité et la créativité ne sont plus suffisantes, de nos mauvais jours, pour permettre à la nouvelle génération d'opérer "Le Changement"! Il faut lui prodiguer une nouvelle èducation civique et lui fou . . .la paix! Bonne Année Inshalla?

Zaarour Beatriz

16 h 24, le 31 décembre 2020

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Commentaires (4)

  • Ta plume me rappelle à l'ordre et à l'espoir, contre vents et marées! Ce texte poignant est un baume qui va droit au coeur! Mais, chère Fifi, l'ingéniosité et la créativité ne sont plus suffisantes, de nos mauvais jours, pour permettre à la nouvelle génération d'opérer "Le Changement"! Il faut lui prodiguer une nouvelle èducation civique et lui fou . . .la paix! Bonne Année Inshalla?

    Zaarour Beatriz

    16 h 24, le 31 décembre 2020

  • Cette THAOURA qui avait insufflé de la fierté et de l’espoir à tous les libanais résidents au Liban comme dans le monde entier s’est essoufflée à cause de ce virus qui a pris tout monde de court et imposé ses lois. Il va falloir pourtant s’en accommoderez et prendre toutes les précautions pour l’affronter et continuer cette révolution qui a fini par se transformer en discours télévisés et tchatts dissonants sur les réseaux sociaux. Reprenons le flambeau initial qui nous a tous animé celui de sauver la nation et son peuple loin des tiraillements et des sensibilités injustifiées. Seul un peuple uni sauvera notre pays. ALLEZ, maintenant que 2020 est à bout de souffle faisons que 2021 soit le début de la fin de nos souffrances et comme un seul homme unissons-nous pour libérer notre pays. Aucun vœu ne peut être exaucé si les enfants du pays restent divisé. Nous avons tous le même but, celui de vivre dignement et en paix. alors faisons en sorte que cela soit une réalité loin des slogans divers qui entachent cette révolution.

    Sissi zayyat

    12 h 01, le 31 décembre 2020

  • pessimisme au gout optimiste . pourquoi pas .

    gaby sioufi

    10 h 00, le 31 décembre 2020

  • Merci Fifi pour vos rubriques toutes les semaines, cette vérité crue si bien écrite et avec humour... quand c’est encore possible.... et qui se termine toujours sur une note positive. Merci encore et bonne année. Prenez soin de vous aussi, nous avons tant besoin de vous.

    Khoury-Haddad Viviane

    08 h 02, le 31 décembre 2020