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Nos lecteurs ont la parole

Un hommage à Bassam Saba et à nos victimes du 4 août

Ce musicien assis sur un tabouret, seul au centre d’une scène dépouillée et anonyme, je ne le connais pas. Je le vois pour la première fois et il m’apparaît comme transporté par la musique qu’il souffle dans un nay, pendu à l’ourlet de ses lèvres et qu’à peine il effleure du bout des doigts. Sa tête se balance doucement, au rythme de sons sans âge. Instantanément, cet instrument de musique revêt la fonction féerique des objets magiques qui constellent mon enfance. Tout comme la lanterne que l’on frotte et qui libère un génie ailé, ou encore le papillon dont les battements transforment la poussière en étoiles, l’artiste souffle dans ce long tube si rustique et si rudimentaire et transmue les sons de sa mélodie en songes aériens. Son cœur est partition. Son corps est instrument. Il est nay ou flûte. La légère inclinaison de son cou trahit son tempérament de poète. Ses sourcils, qui par moments se rejoignent en une douce étreinte, entraînent dans leurs sillages les sillons d’un front large comme un rivage. Son visage est paysage.

Si je m’attarde de manière si lyrique sur ce visage, c’est pour mieux mettre en évidence le sacrilège qui va tantôt être perpétré sur cet homme. Pour mieux dénoncer le scandale dont vous allez tantôt prendre connaissance… ou tantôt perdre connaissance.

Je lis son nom. Il s’appelle Bassam Saba. Il est mort il y a quelques jours, le 4 décembre 2020. Il avait 61 ans. Seul dans une chambre d’hôpital, cet artiste du souffle a manqué de souffle.

Le responsable officiel de sa mort : un virus hier encore inconnu, répertorié sous l’acronyme de Covid-19.

Le responsable effectif de sa mort : un déficit d’espoir, mieux connu sous le nom de désespoir.

Cet homme était depuis deux ans le directeur du Conservatoire national du Liban, et il a été tué.

Aussitôt, la scène du théâtre où seul il joue devient pour moi une arène. Aussitôt, les traits de son visage qui m’avaient semblé si doux et si plaisants deviennent d’évidents signes victimaires. D’un coup cet artiste pur devient à mes yeux l’archétype du supplicié, l’agneau sacrificiel idéal sur l’autel de la médiocrité, de l’envie, de l’irresponsabilité, de la prétention, de la démission, de l’inconscience, de l’insouciance, du mal ! De la banalité du mal qui ronge mon pays.

Cette nuit je ne dors pas. Des flots d’amertume envahissent mon palais. Trop de fiel dans la gorge. Dans le silence de cette nuit, j’ai envie de crier.

Des messages de condoléances coulent dans les bulles de commentaires sur la page Facebook qui, dans le même temps, diffuse sa prestation musicale et annonce sa mort. Des mains jointes et des smilies qui versent une larme bleue. Des abréviations très brèves, trois lettres, qui opèrent une courte ellipse sur toute une vie d’artiste : RIP. Certains s’aventurent un peu plus loin. Ils osent ! Mais leurs dénonciations ont un goût de trop tard. Même les messages les plus virulents ont la fadeur de l’impuissance. On ne peut pas nommer. Ils se reconnaîtront. Leurs noms sont interchangeables, noyés dans l’ampleur du mal, dans sa banalité.

Je convoque à ma mémoire l’ouvrage d’Hannah Arendt Eichmann à Jérusalem, écrit en 1963. Cette philosophe allemande y développe son célèbre concept philosophique de banalité du mal. Elle y relate l’expérience qu’elle a vécue au procès d’Adolf Eichmann, criminel nazi jugé alors pour crimes contre l’humanité. Elle relève sur son visage une étrange sérénité. Une sorte d’inquiétante distanciation qui habite les yeux de cet imperturbable fonctionnaire, dont par ailleurs l’insignifiance, le manque d’imagination et l’absence évidente de pensée questionnent l’intelligence. Elle élabore alors la notion de crime de la médiocrité, qui inscrit le mal non pas dans l’extraordinaire, mais dans la quotidienneté à commettre les crimes les plus graves. La banalité du mal s’incarnant alors dans l’acte volontaire de mettre en suspens toute conviction morale, en normalisant l’impensable. C’est cette même banalité du mal qui a tué Bassam Saba le 4 décembre… Et 206 personnes le 4 août 2020 à 6h7 à Beyrouth.

J’ai décidé de prendre la parole dans les colonnes d’un journal francophone, gardien de valeurs humaines, véhiculées par cette langue que je chéris. Je n’use même plus de la formule « valeurs humanistes », plus adéquate lorsque l’on parle de la pensée française, car celle-ci présuppose la reconnaissance d’une essence humaine aux humains. Dans notre cas, nous libanais, n’en sommes plus là. Le français ! La langue idéale pour séparer avec une précision chirurgicale l’ordinaire de l’extraordinaire et le banal du scandaleux. Et je m’en vais vous raconter l’histoire de Bassam Saba, artiste et honnête homme. Je désire lui offrir le linceul de mes mots et la sépulture de la vérité. Je veux extraire du magma de la banalité, où se fondent les histoires de mes frères et sœurs déchiquetés, une seule histoire. Elle aura le même goût d’injustice que ses compagnes d’infortune. Mais ce sera la sienne. Elle défiera la médiocrité et bravera l’oubli.

C’est ainsi que, il était une fois, fut convié Bassam Saba par un ministre de la Culture, médecin malgré lui et ministre malgré nous, à postuler au titre si convoité de directeur du Conservatoire national du Liban. Notre artiste ne se doutait pas que les jeux étaient faits d’avance, et qu’il serait malgré lui le malheureux gagnant d’une mascarade orchestrée par la plus haute instance religieuse de son rite, qui avait fait main basse sur la prestigieuse position, au nom d’un Dieu convoqué lui aussi sur la place malgré lui. Qu’il lui faudrait jouer au plus fin, au sein d’un ensemble infiltré de quelques ambitieux et vaniteux, qui ne jouaient pas que du violon et du luth, mais qui derrière leurs pupitres, sans merci, se livraient mille luttes.

Diplômé du Conservatoire national du Liban, Bassam est un musicien de talent, qui joue avec la même dextérité et le même cœur de plusieurs instruments : le nay, le oud et le violon. Il pratique son art et met son talent au service des plus grandes figures de la chanson et de la musique libanaises, à l’instar de la grande Feyrouz ou encore de Marcel Khalifé ou Simon Chahine ou encore Ziad Rahbani.

Habitant New York depuis de nombreuses années avec sa famille, il y a fondé le New York Arabic Orchestra en 2007, avec Rachel Centrone, percussionniste et professeure, avec qui il partage l’amour de la musique arabe. Il collabore également avec des pop stars occidentales comme Yo-Yo Ma, Sting, Alicia Keys, Santana, ou encore des icônes du jazz comme Herbie Hancock et Quincy Jones.

Cette biographie si séduisante et si fluide a assurément pour le lecteur un goût de bonheur et une mélodie de fleuves tranquilles. Je l’ai trouvée sur internet.

Elle est lisse et polie comme les galets de ces fleuves. Elle est lisse et polie comme tout ce que la bienséance permet d’écrire. Mais ce que je n’ai pas lu, je l’ai su. Parce que les mots qu’on se retient d’imprimer gardent leur autonomie et poursuivent leur vie dans les bouches et les oreilles.

Par exemple qu’après sa nomination, Bassam Saba a été lâché par ce ministre-médecin, par le haut prélat et son Dieu, par les ministres qui ont succédé au ministre-médecin et qui n’avaient de compétences ni en culture, ni en agriculture, ni en médecine d’ailleurs, mais dont le dernier s’est octroyé la science de diagnostiquer, devant un auditoire atterré, la grave mélancolie de l’artiste, et de lui prescrire, dans un sinistre et interminable éclat de rire, le suicide. Ce que j’ai su, aussi, c’est que Bassam Saba a travaillé deux ans sans salaire. Que pendant deux ans il a logé chez des amis, traînant derrière lui non seulement les étuis de ses instruments, mais aussi ses ballots de vêtements. Qu’il a mangé à des tables charitables, d’amis et de connaissances, qui lui vouaient de l’admiration et beaucoup de compassion. Qu’il a été contaminé autour d’une autre table, celle du Conservatoire national du Liban, lors d’une réunion de son comité, alors qu’il exerçait avec conscience et abnégation son métier de directeur du Conservatoire national du Liban. Qu’il est mort seul, dans une chambre d’hôpital, un long tuyau pendu à l’ourlet de ses lèvres, dans lequel il s’est arrêté de souffler.

Mon article est terminé.

Certains lecteurs jugeront sans doute que cet homme était trop naïf, trop candide, trop impuissant.

Je le trouve sublime !

Comme vous tous, mes frères et mes sœurs déchiquetés, qui avez été si naïfs, si candides, si impuissants, et qui pourtant êtes si sublimes.


Ce musicien assis sur un tabouret, seul au centre d’une scène dépouillée et anonyme, je ne le connais pas. Je le vois pour la première fois et il m’apparaît comme transporté par la musique qu’il souffle dans un nay, pendu à l’ourlet de ses lèvres et qu’à peine il effleure du bout des doigts. Sa tête se balance doucement, au rythme de sons sans âge. Instantanément, cet instrument de musique revêt la fonction féerique des objets magiques qui constellent mon enfance. Tout comme la lanterne que l’on frotte et qui libère un génie ailé, ou encore le papillon dont les battements transforment la poussière en étoiles, l’artiste souffle dans ce long tube si rustique et si rudimentaire et transmue les sons de sa mélodie en songes aériens. Son cœur est partition. Son corps est instrument. Il est nay ou flûte. La...
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Bassam Saba, "Cet artiste du souffle, a manqué de souffle".

Esber

05 h 14, le 12 décembre 2020

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Commentaires (1)

  • Bassam Saba, "Cet artiste du souffle, a manqué de souffle".

    Esber

    05 h 14, le 12 décembre 2020

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