Récit

Deborah Levy, le chemin de la liberté au présent

Deborah Levy, le chemin de la liberté au présent

© Laurent Denimal. Opale. Leemage

Dans les deux volets parus aux éditions du Sous-Sol, Ce que je ne veux pas savoir et Le Coût de la vie, Deborah Levy nous livre une merveilleuse « autobiographie vivante » dont les premières phrases donnent d’emblée le ton de la réflexion et nous entraînent dans les méandres de l’intime.

Le premier volet de ce dyptique nous invite par effets de flashback dans le passé de l’écrivaine en Afrique du Sud, son pays d’origine. Retirée pour écrire dans une petite maison d’hôtes sur les hauteurs de Majorque, elle est regagnée par le souvenir de scènes et surtout de sensations de l’enfance au pays de l’apartheid. Issue d’une famille blanche dont un père, juif, emprisonné car militant anti-apartheid au sein de l’ANC, et d’une mère qui a dû se débrouiller seule pour nourrir ses enfants, Deborah Levy a cultivé une sensibilité à fleur de peau face à l’injustice. À l’école, des épisodes marquants la confrontèrent à l’antisémitisme, tandis que tout le contexte tentait en vain à la conditionner à la méfiance et à la crainte des noirs. Entreprise impossible pour la simple raison qu’une de ses plus grandes sources de bonheur et de sécurité fut incarnée par Maria/Zama, sa nounou noire dont elle se demanda après coup si elle l’aimait autant qu’elle. Après tout pourquoi le devrait-elle puisque s’occuper d’une petite fille blanche n’était supposé être qu’un travail domestique épuisant, lui permettant de survivre avec ses enfants dans la misère des townships ? Dans son esprit de petite fille, de nombreuses inquiétudes et interrogations se bousculent depuis, en particulier s’agissant de la condition féminine.

Le second volet de l’œuvre relate la réalité et les remises en question d’une femme traversant la cinquantaine. Le naufrage de son couple ainsi que sa séparation figurent comme un épisode dans ce questionnement sur le devenir du « soi-femme » dans la relation et dans la maternité. Pour elle, les femmes seraient des « prisonnières politiques du patriarcat » tant elles seraient, tiraillées, martelées d’injonctions paradoxales qui à la longue viendraient à bout de leur raison. Car dit-elle, « le néopatriarcat du XXIe siècle exigeait de nous d’être passives mais ambitieuses, maternelles mais pleines d’une énergie érotique, dans le sacrifice mais comblées. Nous devions être des femmes modernes et fortes tout en étant soumises à toutes sortes d’humiliations, tant économiques que domestiques. »

Que deviennent alors ces femmes aux rêves démesurés, dont la voix s’est peu à peu mise en sourdine au profit du foyer qu’elles ont construit pour leur homme, leurs enfants et dans lequel elles ont de moins en moins d’espace hors du champs de la maternité et de la conjugalité ? Comment se fait-il que subrepticement, elles ne soient plus le personnage principal de leur histoire, qu’elles cèdent à cette patience fatale que les femmes devenues mères apprennent à leur détriment ? « Devenues mères, nous n’étions plus que l’ombre de nous-mêmes, pourchassées pas celles que nous avions été avant d’enfanter. »

La quête d’échos à ses interrogations existentielles incitera l’autrice à ne pas rester sur le bateau du couple en pleine tempête. Nourrie du courage et de l’héritage de ses héroïnes : sa mère, sa nounou, mais aussi Simone de Beauvoir, Marguerite Duras, Charlotte Brontë, Virginia Woolf et d’autres philosophes et artistes, elle décide de se confronter à la solitude, s’aménager un espace à soi pour faire advenir son moi-femme. Un chemin inconnu vers une autonomie jamais simple lorsque de surcroît la maternité ne prend pas congé pour autant. « La liberté n’est jamais libre. Quiconque s’est battu pour être libre sait ce qu’il en coûte (…). Ma nouvelle vie se résumait à chercher des clés dans le noir (…). J’étais une matriarche dans une réalité patriarcale. La vie était dure et je n’avais pas de scénario. Peut-être étais-je en train d’en écrire un. »

Dans ces deux premiers volets récompensés par le prix Fémina étranger 2020, Deborah Levy rédige avec talent, puissance et humour une réflexion sur les péripéties et la solitude de l’être femme et mère. Elle dévoile au passage la vulnérabilité et la fragilité du modèle patriarcal traditionnel du rapport femme-homme qui repose parfois, selon elle, sur du mensonge réciproque (ou du moins pas assez de vérité) et de la dépendance. Dès lors que des femmes lucides sortent du silence, s’écoutent et s’affranchissent des injonctions, elles prennent le risque de se condamner à la solitude, voire à une certaine forme d’exil.

À l’évidence, par l’écriture réflexive, l’autrice donne bel et bien corps à un féminisme incarné dans son vécu. Un féminisme du quotidien, loin des poncifs l’assimilant à tort à une guerre aux hommes ou à de la simple victimisation. Le sien se fait l’heureux outil d’émancipation pour penser et parvenir à vivre pour et par soi-même parmi les autres. Il représente pour toute femme libre une des issues possibles vers sa vérité et son bonheur.

De cette félicité dûment acquise elle dira : « Quand le bonheur est là, on a l’impression de n’avoir rien connu avant. Le bonheur est une sensation qui ne connaît que le présent de l’indicatif. »

Ce que je ne veux pas savoir de Deborah Levy, éditions du Sous-Sol, 2020, 144 p.

Le Coût de la vie de Deborah Levy, éditions du Sous-Sol, 2020, 160 p.


Dans les deux volets parus aux éditions du Sous-Sol, Ce que je ne veux pas savoir et Le Coût de la vie, Deborah Levy nous livre une merveilleuse « autobiographie vivante » dont les premières phrases donnent d’emblée le ton de la réflexion et nous entraînent dans les méandres de l’intime.Le premier volet de ce dyptique nous invite par effets de flashback dans le passé de...

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