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Syrie

La crise économique pousse des familles à revenir dans les ruines de Yarmouk

Repris par le régime à l’organisation État islamique il y a près de deux ans et demi, le camp, situé dans le sud de Damas et considéré autrefois comme la capitale de la diaspora palestinienne de Syrie, voit ressurgir une partie de ses habitants.

La crise économique pousse des familles à revenir dans les ruines de Yarmouk

Un réfugié palestinien se promène avec sa femme et sa fille dans une rue du camp de Yarmouk, le 25 novembre 2020. Louai Beshara/AFP

La guerre civile les avait forcées à quitter leurs maisons et à tout recommencer à zéro. Comment auraient-elles pu croire être un jour soumises à de telles difficultés pour devoir retourner chez elles ? Des dizaines de familles palestiniennes ont regagné ces derniers jours le camp de réfugiés de Yarmouk, situé dans le sud de la capitale syrienne, après l’avoir fui pendant près de huit ans pour certaines d’entre elles. Mais ce sort n’est réservé qu’à une poignée de résidents, les conditions requises par la municipalité de Damas pour le retour des réfugiés étant particulièrement strictes. L’Orient-Le Jour n’a pas pu s’entretenir avec des habitants du camp par peur de représailles sur ces derniers.

Semblable à une ville fantôme, le quartier de Yarmouk, qui s’étendait sur une superficie de 4 km2, a été ravagé par la guerre. Le gros des infrastructures de l’Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine (Unrwa) dans le camp, dont 16 écoles, a été complètement détruit, de même que ses trois centres médicaux. L’organisation y dépêche une clinique mobile une fois par semaine et transporte les enfants jusqu’à des écoles situées en banlieue de Damas, comme à Zahra.

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Ses habitants ont payé le prix fort, en 2012, de l’affrontement entre rebelles syriens, appuyés par la branche armée du Hamas, d’un côté, et les forces du régime de Bachar el-Assad, soutenues par le Front populaire de libération de la Palestine-Commandement général (FFLP-CG) de l’autre, ainsi que du siège, un an plus tard, du camp par les forces loyalistes, avant que le groupe jihadiste État islamique ne chasse ces dernières en 2015. Le régime syrien finit par reprendre Yarmouk en mai 2018, promettant à ses résidents de reconstruire le quartier, toujours en ruine aujourd’hui.

Procédure compliquée

Malgré la situation particulièrement critique dans le camp, la crise économique qui frappe de plein fouet le pays pousse ces familles à revenir, quitte à s’entasser à plusieurs dans une minuscule pièce, relate par téléphone Amar el-Codsi, descendant de réfugiés palestiniens, qui a quitté Yarmouk en 2018 pour le Nord syrien et qui ne peut plus y mettre les pieds en raison de son opposition connue au régime. Le gouvernorat de Damas a fixé en octobre dernier certaines conditions aux résidents déplacés de force depuis plusieurs années pour la plupart et souhaitant regagner leurs habitations. Des sources sur le terrain ont indiqué à l’ONG britannique Groupe d’action pour les Palestiniens de Syrie (AGPS) que ces derniers avaient pu introduire, le 19 novembre dernier, des meubles dans leurs maisons après avoir obtenu l’accord des autorités de Damas. Mais la procédure est si compliquée qu’elle rend le retour des familles quasi impossible.

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Celles-ci doivent se présenter à un bureau situé à l’entrée du camp pour déposer leurs demandes, qui font tout d’abord l’objet d’un examen approfondi par les services secrets syriens et les forces de sécurité palestiniennes pour veiller à ce que leurs dépositaires ne se soient pas opposés à Bachar el-Assad au cours de la guerre. « La plupart des habitants rentrés sont des réfugiés palestiniens qui ont combattu dans les rangs du régime et qui ont donc pu amener leur famille sans problème », affirme Amar el-Codsi. Elles doivent prouver par la suite que leur immeuble n’a pas été détruit et fournir aux autorités leur acte de propriété, et s’acquitter des factures d’électricité, d’eau et de téléphone depuis qu’elles ont quitté leur logement. « Obtenir ces documents est un réel problème car ces personnes ont fui le camp dans la précipitation à cause de la guerre », déplore l’opposant politique. Une procédure qui se serait récemment complexifiée. Le gouvernorat de Damas exigerait les justificatifs de propriété originaux des résidents alors qu’il acceptait auparavant une copie de ces documents, selon les révélations du média Shatat Press le 28 novembre dernier, qui indique que de nombreux services judiciaires ont brûlé, rendant impossibles les chances de ces derniers d’obtenir des papiers conformes à la procédure. Quant aux familles qui parviennent à remplir toutes les conditions, les autorités mettent 15 jours pour accepter leur demande. Mais ces dernières n’en traitent que 50 quotidiennement, alors que près de 600 familles, sur les 160 000 réfugiés palestiniens et familles syriennes qui habitaient le camp avant le début de la guerre en 2011, se sont déjà enregistrées, selon le responsable du comité chargé de déblayer le camp, Mahmoud al-Khaled.

« Le retour des réfugiés s’inscrit dans la continuité de la rhétorique du gouvernement, qui souhaite montrer que la guerre est finie et que ces derniers peuvent revenir en toute sécurité », note Valentina Napolitano, chercheuse associée à l’Institut français du Proche-Orient, contactée par L’Orient-Le Jour. Alors que le régime syrien s’est présenté comme un défenseur de la cause palestinienne, les habitants de Yarmouk semblent plus que jamais laissés pour compte. Accusé d’avoir volontairement détruit une partie des logements du camp, le gouvernement tente d’apparaître comme le sauveur des réfugiés en communiquant sur ses opérations de déblaiement des rues, commencées en septembre 2018. « Yarmouk a fait l’objet, en 2018, d’une intense campagne de bombardements par le régime syrien. Il s’agissait, selon les activistes, de détruire les infrastructures en place pour reconstruire le camp à sa manière », commente Valentina Napolitano. « Le régime leur dit “n’ayez crainte, nous allons réparer et réaménager la zone qui est désormais sûre puisqu’elle revient dans le giron de l’État”, mais c’est un mensonge. Il n’y a ni eau ni électricité, les familles se débrouillent par leurs propres moyens », ajoute Amar el-Codsi.

Expropriations

Depuis avril 2018, le décret n° 10, voté par le Parlement syrien, rend la situation encore plus inquiétante. Le texte autorise les autorités administratives syriennes à saisir des propriétés privées pour les besoins de projets immobiliers, dans un objectif de modernisation urbaine. Les personnes expropriées ont 30 jours pour faire valoir leurs droits, au-delà desquels leur bien pourra être vendu. En juillet dernier, les autorités ont chargé le ministère des Travaux publics d’élaborer un nouveau plan d’urbanisme pour Yarmouk, mais ses habitants craignent que ce dernier ne mette en application le fameux décret. Les caisses de l’État étant vides, le plan a été mis en suspens, sans pour autant être abandonné. Ce dernier divise le camp en trois régions, celles fortement endommagées qui comptent pour près de 60 % de sa surface et celles moyennement ou faiblement endommagées qui en composent les 40 % restants et qui correspondent aux zones pour lesquelles les habitants sont autorisés à rentrer dans les conditions fixées par le régime. C’est dans cette surface la plus importante, où les immeubles sont partiellement ou totalement effondrés, témoignant des années de combats sévères, que le gouvernement envisage de tout raser pour laisser la place à des « investissements », pour ne pas dire des résidences de luxe, selon les résidents.

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À cela s’ajoute la portée symbolique de l’attitude du gouvernement, qui souhaite changer l’appellation du « camp » de Yarmouk au profit du mot « quartier ». « C’est un acte politique très fort vis-à-vis des réfugiés palestiniens. C’est comme si le régime cherchait à effacer l’histoire du camp, des réfugiés eux-mêmes, dans la volonté de faire de cet endroit une partie intégrante de ses conquêtes », s’indigne Amar el-Codsi, attaché à l’histoire du camp, initialement établi dans les années 1950 pour les Palestiniens chassés de leurs terres après la création d’Israël deux ans plus tôt.

Selon le Groupe d’action pour les Palestiniens de Syrie (AGPS), 1 458 Palestiniens de Yarmouk auraient été tués depuis 2011, parmi lesquels 496 morts à la suite de bombardements, 208 morts de faim ou de négligence médicale à cause du siège et 215 torturés à mort dans les centres de détention du régime.


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