Rechercher
Rechercher

Photo-roman

« On ne verra plus jamais le dollar »

En attendant que se joue le sort du Liban à force d’humiliations et de mensonges, et à défaut d’espoir, on a été contraints de « s’habituer » à cette situation...

« On ne verra plus jamais le dollar »

Photo G.K.

Au départ, avant d’écrire les lignes qui suivent, j’avais soumis à la rédaction un autre article dans lequel, crédulement, j’avais tenté de parler d’autre chose. Une fois le texte rendu, j’ai regardé autour de moi, chez moi, dans la rue, aux nouvelles, dans le fond du regard de ceux qui sont partis et se tâtent, « tu penses que je devrais venir, ou pas, pour les fêtes ? », et dans la voix de ceux qui sont restés et hésitent entre encore résister ou fuir avant qu’il ne soit trop tard. J’ai regardé tout cela et je m’en suis voulu d’avoir osé parler d’autre chose. L’impression, en passant à autre chose, d’avoir renoncé à un combat pour lequel j’avais pourtant tout donné : du temps, des mois sur les places de la révolution, l’étendue de mes espoirs, mes écrits, mes cordes vocales, mon cœur et même mon corps. Il y a quelques semaines, sur l’un des groupes WhatsApp de la thaoura, une activiste, qui était pourtant éternellement sur la ligne de front, a noté, en réponse à une autre qui avait envoyé une blague : « Qu’on se le dise, on s’est tous un peu habitués à cette situation. »

Un ayatollah ou un vote en Pennsylvanie

À force de coups (bas), d’humiliations et de manipulations, on n’a plus eu d’autre choix que celui d’exercer notre corps, notre mental, et pour tout dire, notre système nerveux, jusqu’à ne plus rien sentir. Ceux qui n’ont pas réussi ont déjà sombré. « Nous sommes en pénurie d’antidépresseurs », m’a raconté la pharmacienne du quartier, m’avouant qu’elle aussi s’y était mise. À force de nous avoir répété éhontément et dans toutes les langues possibles, du perse à l’hébreu, que le sort du Liban « se jouera comme une carte, sur une table de négociations ; rien à faire entre-temps, à part attendre », on a dû apprendre la patience. Conditionnés à cette inertie, assignés à l’attente, nous faisant même à l’idée de ne pas avoir la moindre idée de ce qui adviendra de nous, on s’est habitués. Et que ce soit clair, ce n’est pas un reproche : il y allait de notre survie. Mais, oui, on s’est habitués à lire et écouter, comme ça, mine de rien : « Les Américains veulent un gouvernement d’indépendant ou rien, loin de l’influence du Hezbollah », «Les Iraniens préfèrent qu’il n’y ait pas de gouvernement pour l’instant et attendent de négocier avec l’administration de Biden, le Liban étant leur cheval de bataille. ». Je n’ai ni l’envie ni l’objectivité pour parler politique, mais je n’intégrerai jamais la réalité que nos lendemains dépendent désormais d’un vote en Pennsylvanie ou de quelque stratagème d’un ayatollah iranien. Il n’empêche que je m’y suis habitué. Comme on s’est habitués à ce que, même pour des affaires bien plus faciles à résoudre, l’eau, l’électricité, la justice, et j’en passe, aucun de nos dirigeants ne s’est fendu de la moindre réforme. On s’est habitués à leurs abjections qui dépassent l’entendement, à tel point qu’on en fabrique des vidéos et des blagues virales, et on en rit déjà. On s’est habitués au constat qu’on « ne saura rien, de toute manière, à propos de la double explosion du port », quand bien même on nous avait promis un verdit « dans les cinq jours ». C’était il y a 4 mois. On s’est habitués à l’idée que ce sont des jeunes, déjà suffisamment lésés et humiliés, qui ont, pièce par pièce et à la force de leurs bras, réparé la ville, alors qu’à côté, les toisant presque, les forces de l’ordre hésitaient entre un sandwich de poulet à l’ail ou un de chawarma. On s’est habitués à prononcer des phrases du genre : « On a perdu notre argent », « On ne verra plus jamais le dollar », « On n’aura jamais de gouvernement » ou, pire : « Il n’y a plus d’espoir. »

Fresh ou faux dollar

On s’est habitués à ce qu’ils ne soient pas capables de s’entendre sur une ébauche de gouvernement, seulement parce que Gebran Bassil et Saad Hariri continuent de s’arracher un misérable portefeuille rongé de tous bords. On s’est habitués à être à la traîne de tous les classements, les pires des bons, au top des mauvais. Faute de banque, notre argent y étant illégalement volé et pris en otage, on s’est habitués aux ruses des agents de change. Faute de médicaments, on s’est habitués à stocker. Privés de courant électrique, on s’est habitués à la lueur des bougies et, pour les plus privilégiés, au chuintement d’un troisième générateur. On s’est habitués à ce que personne ne vienne ramasser les poubelles, à leur gluante puanteur, à ce qu’il suffise d’un crachin pour que vienne le déluge, les voitures qui se noient et les autoroutes qui s’effondrent. On s’est habitués à la vue des boyaux du port de Beyrouth, si bien qu’on en a oublié l’image d’avant. Habitués à crocher dans une ville violée par chacune de ses fenêtres, une ville pleine de têtes baissées qui font semblant de vivre. À une jambe qui claudique, à un œil qui manque, à une tache de sang oubliée sur un mur du hall de l’immeuble. On s’est habitués à être tous des survivants, des sans-espoir ni horizon, des qui ont tout perdu mais pour qui encore « le pire reste à venir ». On s’est habitués à l’idée que le Liban n’ait pas observé un jour de deuil après le 4 août, pas un seul, et qu’aucun des responsables de ce meurtre en série n’ait su formuler un mot, sinon d’excuse, du moins d’explication, à part les sempiternels : « C’est de sa faute. Ce n’est pas de mon ressort. Ils ne nous ont pas laissés faire. » Livrés à nous-mêmes, résignés mais plus jamais résilients, on s’est habitués à perdre, une à une, nos habitudes. On s’est habitués à ce que le dollar s’échange contre 8 000 livres libanaises, 6 fois sa valeur il y a un an. À devoir s’adonner à une séance d’algèbre libanais, lollars, fresh ou faux dollars, à chaque fois qu’on doit s’acheter quelque chose qui désormais est de l’ordre du superflu. On s’est d’ailleurs habitués à désapprendre le sens de ce mot, comme la légèreté, l’insouciance, l’espoir, rire pour de vrai et ce que c’est que de fermer l’œil la nuit sans prendre chaque orage pour une bombe. On s’est habitués à voir, sans rien pouvoir y faire, des hommes et des femmes, qui, il n’y a pas si longtemps, menaient une vie décente, déjeuner dans une poubelle. À compter sur les doigts d’une main nos amis qui sont restés. On s’est habitués à tout cela, et tant qu’on le sera, je ne parlerai pas d’autre chose.


Au départ, avant d’écrire les lignes qui suivent, j’avais soumis à la rédaction un autre article dans lequel, crédulement, j’avais tenté de parler d’autre chose. Une fois le texte rendu, j’ai regardé autour de moi, chez moi, dans la rue, aux nouvelles, dans le fond du regard de ceux qui sont partis et se tâtent, « tu penses que je devrais venir, ou pas, pour les fêtes...

commentaires (3)

Autant que ça décrit une réalité cruelle, autant que ce n'est pas tout à fait de notre faute d'avoir de tels dirigeants nuls. Ils sont imposés par des élections truquées, et par la force des armes.

Esber

21 h 18, le 30 novembre 2020

Tous les commentaires

Commentaires (3)

  • Autant que ça décrit une réalité cruelle, autant que ce n'est pas tout à fait de notre faute d'avoir de tels dirigeants nuls. Ils sont imposés par des élections truquées, et par la force des armes.

    Esber

    21 h 18, le 30 novembre 2020

  • Magnifique article.

    Chantal Madi

    17 h 26, le 30 novembre 2020

  • On va bientot voir les Livres Iraniennes helas si la majorite du peuple continue a melanger les genres et a ne pas revolter avec plus de rage

    Liban Libre

    03 h 36, le 30 novembre 2020