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Le crime de l’Audit-Express

Parlement, mot étrange formé de « parler » et « mentir ». (Pierre Desproges)

Dans l’hallucinante chronique des aberrations libanaises, chaque jour continue d’apporter sa moisson de scandales et d’aberrations, sans évidemment que les responsables s’en émeuvent trop. Vous croyiez avoir tout vu, mais comptez sur le dieu des républiques bananières pour vous en montrer sans cesse de plus belles. Jeudi encore, le ministre de l’Intérieur faisait un tabac en affirmant à la télé qu’au moins 95 % des juges libanais étaient corrompus. Ce personnage en charge de la sécurité publique, et dont les sorties intempestives ne se comptent plus, venait tout juste de se faire enfariner avec l’évasion de dizaines de détenus célébrant, à leur piquante manière, la fête de l’Indépendance.

Au rayon politique, Michel Aoun aura eu droit à une lettre d’Emmanuel Macron lui rappelant que, de par sa fonction, une responsabilité particulière lui échoit dans la mise en place d’un gouvernement de réformes. Il est vrai qu’outre le style épistolaire retenu pour cet amical sermon, ça, ce n’est pas nouveau-nouveau. Ce qui l’est sacrément, en revanche, c’est le spectacle du gendre présidentiel, l’ancien ministre Gebran Bassil, récemment sanctionné pour corruption par les États-Unis, prenant sa plus belle plume pour confier à l’Élysée sa profonde inquiétude face aux obstacles entravant l’audit juricomptable de la Banque du Liban et qui mettent en péril le plan français de sauvetage du pays. Un peu fort de café, non ?

Plus invraisemblable encore est la saga de ce fameux audit. Il avait fallu des mois à l’actuel gouvernement démissionnaire pour charger le cabinet Kroll du volet juricomptable : et puis, une fois chose faite, des mois pour se raviser, au prétexte, invoqué par le ministre des Finances, que cette société américaine entretenait des liens avec Israël. Or, non seulement Kroll avait déjà opéré sans problèmes, il y a des années, au Liban ; mais ledit ministre serait bien en peine de nommer une seule institution financière internationale n’ayant pas traité avec l’État hébreu : lequel, en dépit des rodomontades de nos va-t-en-guerre, aligne, dans son Silicon Wadi, la plus forte concentration d’industries hi-tech de toute la région.

Retenue pour prendre le relais, la firme Alvarez & Marsal n’était pourtant pas un spécialiste du genre. La voilà pourtant qui vient de jeter l’éponge, excédée par le refus obstiné des responsables de lui fournir l’accès aux comptes. Mais les responsables qui redoutent de voir éclater la vérité, c’est qui ? Ne répondez pas tout de suite, ils sont beaucoup trop nombreux et, de surcroît, ils rivalisent tous d’ardeur pour exiger que l’on pourfende la corruption. Oubliez les sincères (diable, il doit bien y en avoir !), ils ne sont qu’une poignée. Pour ce qui est des autres, ils se répartissaient jusqu’à ce jour en deux camps : ceux qui multipliaient atermoiements et obstruction à peine camouflée ; et ceux qui avaient beau jeu d’accabler la Banque du Liban – il faut bien commencer quelque part –, mais avec le secret espoir que la vérification des comptes s’arrêterait là.

Est-ce bien une troisième voie que vient de montrer l’Assemblée, saisie de la question à la demande expresse du président de la République ? Fort séduisant est, sur le papier, le vote intervenu hier et portant extension de l’audit à toutes les institutions étatiques. Mi-chair et mi-poisson, cette décision ne revêt pas toutefois caractère de loi, même si elle se veut davantage qu’une simple recommandation. Tout, dès lors, va se jouer dans le suivi, dans la mise en application; or, on a du mal à imaginer que les mêmes forces qui contrôlent tant le gouvernement que le Parlement sont réellement prêtes à se passer la corde au cou. N’oublions jamais que la corruption au Liban ne se résout pas à une somme d’actes isolés, mais qu’elle est le vénéneux fruit d’une mise en coupe réglée, concertée, des ressources étatiques.

Les assassins du Trésor sont légion, et le cas n’est pas sans rappeler l’illustre Crime de l’Orient-Express d’Agatha Christie : sur les douze suspects du meurtre, douze étaient coupables. Tour à tour, chacun pour ses motivations propres et en usant des moyens les plus divers, ils s’étaient tous acharnés sur la victime…

Issa GORAIEB

[email protected]


Parlement, mot étrange formé de « parler » et « mentir ». (Pierre Desproges) Dans l’hallucinante chronique des aberrations libanaises, chaque jour continue d’apporter sa moisson de scandales et d’aberrations, sans évidemment que les responsables s’en émeuvent trop. Vous croyiez avoir tout vu, mais comptez sur le dieu des républiques bananières pour vous en...