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Eclairage

L’entente de Mar Mikhaël à l’épreuve des sanctions américaines

Au sein du courant aouniste, l’heure est aujourd’hui au bilan.


L’entente de Mar Mikhaël à l’épreuve des sanctions américaines

Michel Aoun et Hassan Nasrallah après la signature du document d’entente entre le CPL et le Hezbollah en l'église Mar Mikhaël, le 6 février 2006. Photo d'archives OLJ

Lorsqu’en 2006, le fondateur du Courant patriotique libre (CPL), Michel Aoun, a voulu justifier son alliance avec le Hezbollah, institutionnalisée dans le cadre de l’accord de Mar Mikhaël signé le 6 février de la même année, il avait avancé deux arguments principaux : une volonté de ramener le parti de Hassan Nasrallah dans le giron de l’État et la protection des intérêts des chrétiens. Ces derniers sont en effet devenus minoritaires au Liban et le Hezbollah a réussi à s’imposer sur la scène musulmane face aux sunnites, et nationale face à tous ceux qui contestent le maintien de ses armes illégales. Cependant, quatorze ans plus tard, le Hezbollah représente toujours ce qu’on appelle communément « un mini-État dans l’État », grâce notamment au CPL qui, faute de pouvoir ramener ce parti dans le giron de l’État libanais, a assuré une couverture chrétienne à ses armes et à son statut et lui a en même temps permis de resserrer son emprise sur les institutions. Quant aux intérêts des chrétiens, il va sans dire que ce sont notamment ceux du CPL que l’accord de Mar Mikhaël a assurés.

Bien qu’elle soit passée par des hauts et des bas, l’alliance Hezbollah-CPL a pu résister aux crises qui l’ont parfois secouée à cause de divergences de vues sur des dossiers internes ou autres. On cite dans ce cadre la querelle autour de la prorogation du mandat de la Chambre en 2017, l’opposition aouniste à l’intervention de la formation chiite dans la guerre en Syrie, les réserves du Hezbollah sur la gestion aouniste du dossier de l’électricité, les critiques du député Ziad Assouad contre l’arsenal militaire du Hezbollah, ou encore la position du CPL plus ou moins flexible à l’égard du conflit avec Israël.

Les enjeux stratégiques pour les deux formations sont cependant tellement importants qu’ils transcendent les divergences ponctuelles, lesquelles n’ont jamais dépassé d’ailleurs un seuil pouvant compromettre leur alliance. Le parti chiite a trouvé dans le CPL le bouclier qu’il avait perdu avec le départ des Syriens du Liban, en 2005, et une garantie pour le maintien d’une présence influente au sein de l’État au cas où ses armes seraient monnayées dans le cadre d’une éventuelle reprise des négociations entre Téhéran et Washington. Quant au courant fondé par Michel Aoun, il a trouvé dans la formation chiite un levier pour asseoir son influence au sein de l’État.

Une alliance indéfectible
La question qui se pose aujourd’hui est de savoir si cette alliance va pouvoir résister au coup de massue que les États-Unis ont assené récemment au chef actuel du CPL Gebran Bassil à cause, entre autres, de ses relations avec le Hezbollah. Selon Hassan Nasrallah, la meilleure réponse aux sanctions américaines contre le chef du CPL passe par le développement des relations entre les deux partis. Une promesse qui s’inscrit dans la logique de base du parti chiite et qui devrait rassurer le gendre du président de la République. Et pour cause, M. Bassil, en perte de vitesse, même au sein de sa formation, voit aujourd’hui ses ambitions présidentielles compromises.

Or l’accession à la tête de l’État reste un enjeu de taille pour le chef du CPL, un des artisans du concept du « président fort » et de celui de l’avènement à la présidence de la République du « leader le plus fort au sein de sa communauté ». Dans beaucoup d’aspects, Gebran Bassil ressemble à son beau-père, Michel Aoun, qui n’a pas failli à son engagement en faveur du Hezbollah depuis ce fameux 6 février 2006, au point de ne pas prendre position lors de la guerre de juillet 2006, déclarée par Israël contre le Liban après le rapt de deux soldats israéliens par des combattants de la formation chiite. Deux ans plus tard, Michel Aoun s’était aussi gardé de commenter les attaques du parti pro-iranien contre le Courant du Futur à Beyrouth, après la décision du gouvernement de Fouad Siniora de limoger le chef de la sécurité à l’aéroport. Il s’était contenté de relever que les hostilités « n’atteindront pas les quartiers chrétiens grâce à l’accord de Mar Mikhaël ».

S’il a contesté l’équipée du Hezbollah en Syrie à partir de 2011, Michel Aoun n’a pas été jusqu’à remettre en cause ses relations avec le parti chiite à cause d’elle, continuant de défendre son statut et son arsenal et une alliance qu’il a lui-même qualifiée d’« indéfectible ». « Le Hezbollah s’est engagé à n’utiliser ses armes que pour défendre le Liban contre des agresseurs, et jamais de façon offensive ou agressive. Il ne participe à aucune opération terroriste, ni au Liban ni ailleurs », avait-il déclaré à Paris Match en septembre 2017. Un an plus tard, le fondateur du CPL s’est engagé devant un responsable américain à « convoquer les différentes parties à discuter de la stratégie de défense dès que le gouvernement sera formé ». Une promesse qu’il n’a pas tenue, en arguant du fait que « la donne a changé » en raison de « l’évolution de la situation dans la région, qui impose une nouvelle approche du sujet ». C’était l’an dernier, deux mois avant le soulèvement populaire, qui en raison de la levée de boucliers populaire contre le régime et le CPL a remis ce dossier sur la sellette, en même temps que celui de la mauvaise gouvernance.

L’heure est au bilan maintenant au sein du parti présidé par Gebran Bassil. De sources proches du CPL, on indique que des voix se font de plus en plus entendre au sein du parti, en faveur d’une actualisation de l’accord de Mar Mikhaël, compte tenu des pressions internationales qui s’accentuent sur le Liban pour desserrer l’emprise de l’axe pro-iranien sur le pays. Sauf que cet appel fait l’objet d’un débat. La direction du parti, qui reconnaît la nécessité de revoir ce document, n’est pas favorable à une démarche pouvant être interprétée comme un signe de faiblesse que le CPL n'est pas prêt à donner pour le moment.

Bien avant que Washington ne sanctionne Gebran Bassil, un débat s’était engagé au sein du parti au sujet de l’accord de Mar Mikhaël, sans qu’une initiative quelconque ne soit prise à cet égard. Aujourd’hui, le courant aouniste réfléchit sur la dynamique à suivre. Le principe du dialogue est acquis, selon le député Alain Aoun. « Nous allons engager un dialogue pour voir ce qui ne va pas, à la lumière des différences qui se sont manifestées sur plusieurs sujets internes et externes, d’autant que les choses ont changé sur ces deux plans depuis que l’accord a été signé. Nous ne devons pas rester figés dans le temps. Il est important de réévaluer les points forts et les points faibles de cette entente, sans tabous, sans réserves, pour trouver un terrain d’entente », explique-t-il, en notant que le débat « doit inclure toutes les idées radicales et modérées qui existent au sein du CPL à ce sujet ». Un des points faibles, relevé par le parlementaire est le fait que l’alliance a permis au CPL et au Hezbollah d’obtenir la majorité au pouvoir, sans réussir pour autant à consolider l’État, dans l’acceptation institutionnelle du terme ou à améliorer la gouvernance. Sans entrer dans les raisons de cet échec, relevé d’ailleurs par le chef du parti il y a quelque temps, Alain Aoun cite en particulier la lutte contre la corruption, la réalisation des réformes structurelles exigées aujourd’hui avec insistance par la communauté internationale, dont le recours à l’audit de la Banque du Liban. Autant de sujets qui vont être discutés au sein de comités appelés à être formés à cet effet, mais qui ne devraient pas se limiter à ceux qu’il a énumérés. Alain Aoun souligne dans ce contexte la nécessité de « régler le problème dans un sens plus large, s’étendant aux alliés des alliés », une allusion à peine voilée au mouvement Amal, allié du Hezbollah, avec qui le CPL est le plus souvent à couteaux tirés sur plusieurs dossiers. Le but de ce débat, affirme encore le député, « n’est pas d’aller vers une rupture, mais de répondre à des appréhensions » exprimées au sein du courant aouniste.

Il est évident que le parti de Gebran Bassil ne va pas renoncer à la puissance que son alliance avec la formation chiite lui a permis d’acquérir. L’une de ses premières manifestations institutionnelles, rappelle-t-on, s’était exprimée par le blocage auquel les deux parties ont eu souvent recours, pour obtenir gain de cause. De blocage en blocage, au nom d’ « une entente nationale » régulièrement défendue par le CPL, l’alliance des deux « partis forts » a eu pour principal effet de neutraliser un État faible et de marginaliser le reste des formations politiques, créant ainsi un contexte politique avantageux pour les deux alliés. C’est à ce contexte précis que l’ambassadrice des États-Unis, Dorothy Shea, a fait allusion lorsqu’au lendemain de l’annonce des sanctions contre Gebran Bassil, le 6 novembre, elle avait affirmé, en expliquant la décision américaine : « A travers sa relation avec le Hezbollah, Bassil couvre les armes de ce parti, qui couvre à son tour sa corruption », a-t-elle déclaré. La réponse de Gebran Bassil, qui s’est dit « libéré » par la décision américaine, lors de sa conférence de presse dimanche dernier, est une façon indirecte de dire que son alliance avec la formation chiite reste intouchable.


Lorsqu’en 2006, le fondateur du Courant patriotique libre (CPL), Michel Aoun, a voulu justifier son alliance avec le Hezbollah, institutionnalisée dans le cadre de l’accord de Mar Mikhaël signé le 6 février de la même année, il avait avancé deux arguments principaux : une volonté de ramener le parti de Hassan Nasrallah dans le giron de l’État et la protection des intérêts des...

commentaires (15)

Soit Aoun n’a pas lu Faust, soit il l’a lu mais n’a rien compris, soit il l’a lu et compris mais n’a pas vu le rapport avec lui...

Gros Gnon

18 h 41, le 24 novembre 2020

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Commentaires (15)

  • Soit Aoun n’a pas lu Faust, soit il l’a lu mais n’a rien compris, soit il l’a lu et compris mais n’a pas vu le rapport avec lui...

    Gros Gnon

    18 h 41, le 24 novembre 2020

  • S’il est libéré par la décision américaine, c’est parce qu’il se croit intouchable par l’alliance avec les formations chiites, et les renier revient à scier la branche sur laquelle ils sont assis. Le fauteuil présidentiel et surtout la majorité au parlement. Mais plus important, vous écrivez : ""Deux ans plus tard, Michel Aoun s’était aussi gardé de commenter les attaques du parti pro-iranien contre le Courant du Futur à Beyrouth, après la décision du gouvernement de Fouad Siniora de limoger le chef de la sécurité à l’aéroport. Il s’était contenté de relever que les hostilités « n’atteindront pas les quartiers chrétiens grâce à l’accord de Mar Mikhaël »."" En effet, les "quartiers chrétiens" étaient atteints, quand il a suffi de surnommer l’un d’eux de Baltagi, pour qu’une horde sauvage envahit les quartiers chrétiens, qui sont ne l’oublions pas, sont dans le collimateur de ces deux formations, et s’ils ne s’assurent pas la main mise par le bâton, ils l’obtiennent par la carotte avec l’achat à l’amiable de biens immobiliers. Dans cet archipel, les "quartiers chrétiens" autour de Beyrouth sont un bon souvenir.

    L'ARCHIPEL LIBANAIS

    00 h 28, le 24 novembre 2020

  • Bien vu. Il jubilait intérieurement, mais comme il n'est pas assez malin, ceci est bien visible sur la photo.

    DJACK

    19 h 39, le 23 novembre 2020

  • Beau regard soumis et heureux Ce Président est il libanais ? j'en doute maitenant

    FAKHOURI

    13 h 37, le 23 novembre 2020

  • Tout ça ne fait que réjouir nos voisins du sud...

    Wlek Sanferlou

    12 h 29, le 23 novembre 2020

  • Mr. Aoun a vendu les chrétiens aux chiites . Les chiites sont installés dans les quartiers et villages chrétiens c'est la même chose que les palestiniens Ils ont vendu leur pays aux sionistes et nous voyons le résultat

    Eleni Caridopoulou

    12 h 00, le 23 novembre 2020

  • On se demande dans cette histoire aussi honteuse que désastreuse ce que les élites attendent pour chasser ses voleurs du temple avec armes et bagages. Comment les libanais arrivent à admettre qu’une racaille les guide et les terrorisent sans riposter et leur montrer que le pays ne leur appartient pas mais qu’il appartient à ce peuple qui l’a construit à coup de courage, de sang et de larmes. Ils ne peuvent pas le détruire simplement parce qu’ils ont décidé et pour leurs intérêts personnels. Où étaient ils ces vendus lorsque les libanais ont mené une guerre dans les 70 et 90 pour se libérer des usurpateurs palestiniens et syriens? Ils étaient dans leurs trous à rats attendant que les faibles d’esprit viennent à leur secours et ils les ont trouvé dans le parti du CPL qui leur a ouvert grand les portes du pouvoir et des régions chrétiennes pour mieux dominer tout le territoire. L’armée ne veut plus de laxisme? Mais que fait elle donc à part pourchasser les citoyens honnêtes avides de vie décente et de démocratie pour permettre aux vendus de continuer leurs saccages et leur destructions de tout ce que ce peuple a construit au prix fort de privations, de terreur de sang et de larmes et d’incertitude. Ils nous ont tout volé y compris nos enfants et notre sommeil, alors qu’attendons-nous pour riposter en leur montrant de quel bois on se chauffe?

    Sissi zayyat

    11 h 56, le 23 novembre 2020

  • Une alliance d'interets au detriment de l'interet de l'etat. Le CPL s'est joint au Futur , Amal et le hezbollah a detruire l'etat.

    EL KHALIL ABDALLAH

    11 h 52, le 23 novembre 2020

  • Voilà où nous auront menés deux orgueils démésurés, épris de pouvoir sans limites, au détriment d'un pays et de son peuple. Ils ne connaissent chacun qu'une obsession: l'un la transmission au gendre, l'autre la gloire d'accomplir les projets...iraniens ! Tout cela abrités derrière des paravents, l'un "chrétien", l'autre "résistance"...qui ne trompent plus personne ! - Irène Saïd

    Irene Said

    10 h 20, le 23 novembre 2020

  • De qui et de quoi notre CPL trouve que les chrétiens sont protégés aujourd'hui ? Pour le savoir, il suffit de voir nos jeunes chrétiens faisant la queue devant les ambassades quémandant un visa pour l'exode. Qui leur a donné le droit de décider au nom des chrétiens ?

    Citoyen

    09 h 34, le 23 novembre 2020

  • je n'arrive pas a expliquer l'apathie, la notre citoyens du Liban . je n'arrive pas a comprendre ce qui empeche une deferlante qui entrainerait tous les criminels hors de leurs tours puantes. je n'arrive pas a accepter notre torpeur face a cette caste ignominieuse puante .

    gaby sioufi

    09 h 18, le 23 novembre 2020

  • C'est l'alliance entre l'eau et le feu. Rien ne reunit la base du hezb a celle de aoun, sauf que nasrallah veut une couverture chretienne a sa politique expansionniste iranienne et aoun veut seulement s'installer sur le fauteuil presidentiel. Alors a part celui de la famille regnante, je ne vois pas ou est l'interet des chretiens dans ce marche de dupes. les chretiens ne reconnaissent plus le Liban d'aujourdhui et le Liban de nos peres n'existe plus. bravo aoun

    Goraieb Nada

    08 h 59, le 23 novembre 2020

  • Ils doivent être dyslexiques, ils confondent "Liban" avec "bilan". Encore heureux que leur chef ne s’appelle pas "Nabil", ils seraient encore plus perdus...

    Gros Gnon

    07 h 43, le 23 novembre 2020

  • Le bilan est simple. En positif pour le Hezbollah, son implantation dans les régions chrétiennes et le soutien à son arsenal. Pour le CPL, l'installation de Aoun à Baabda. Pour le Liban, donc que des catastrophes!

    Yves Prevost

    07 h 03, le 23 novembre 2020

  • Résumé des courses: L'intérêt personnel de Aoun et Bassil passe avant les intérêts du pays. L'intérêt du PARTI passe avant tout. Dans des pays occidentaux où des infrastructures, des structures, des constitutions transparentes, des juges au dessus de la mêlée, une justice indépendante, une armée et forces de l'ordres ayant le monopole EXCLUSIF : Oui, le jeu des "partis" est possible. Mais au Liban : Tout est à reconstruire DANS LE PAYS . Or ce qui se passe?? La construction d'1 ou 2 partis est ce qui intérêsse ceux qui sont censés parler au nom du pays, du peuple et qui sont censés construire LE PAYS et non faire évoluer LEUR PARTI . C'est vraiment dégueulasse que le pays soit oublié en faveur des intérêts strictement personnels pendant que le peuple crève la bouche ouverte.

    RadioSatellite.co

    00 h 33, le 23 novembre 2020