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Nos lecteurs ont la parole

Apologie du concierge immigré

Achrafieh post-Armageddon Day ! Le nuage toxique se dissipe lentement nous laissant hagards, pétrifiés, momifiés, de la poudre plein les yeux et un goût amer en bouche. L’enfer de Dante en pleines gencives, une fois de plus ! On ne saura évidemment jamais les tenants et aboutissants d’un tel drame mais qu’importe, c’est la chronique du Liban ordinaire, n’est-ce pas ? L’immeuble, lui, a plié mais n’a pas rompu. L’appartement, par contre, est bien sûr dévasté, à l’instar d’une bonne moitié des habitations de la capitale.

Gardien d’immeuble, M…, la quarantaine sereine, copte égyptien, échoué sur l’écueil libanais – après avoir été victime de brimades et autres actes de vandalisme envers son petit commerce de boulanger dans son pays d’origine, commis par des commis d’un Dieu vengeur et irascible – a préféré quitter son delta natal, loin de ses crocodiles, pour des cieux supposés plus cléments et où fleurirait sa liberté chérie (tu parles, Charles !). Je rapporte son histoire sous toute réserve, je le précise.

M… crèche donc dans un petit cagibi à l’entrée de notre vénérable immeuble d’avant-guerre. Dans son modeste habitat règne un Capharnaüm hétéroclite, mélange de caverne d’Ali Baba et de marché aux puces, les trésors en moins hélas, et ce pour le plus grand bonheur de Basbous, chaton châtain, vagabond facétieux, qui prend un malin plaisir à y jouer à cache-cache, s’évaporant comme par enchantement entre une paire de tongs et un amoncellement himalayen de bricoles en tout genre. À noter que M… avait sauvé la mise à Basbous en le nourrissant au biberon après l’avoir recueilli, nouveau-né, abandonné, grelottant et moribond au bord d’un caniveau. C’est désormais son inséparable compagnon d’infortune. M… donc, un ami qui vous veut du bien, une fois son travail d’entretien achevé avec une remarquable conscience professionnelle, occupe le plus clair de ses journées à bécoter une chicha de teffeh m3assal, exhalant avec délice ses gracieuses volutes vers l’éther, affalé devant un film de Faten Hamama ou de Nagla Fathi dans leurs œuvres. Entre autres missions stratégiques de M…, promener en postprandial précoce le sieur Gargamel, le bichon snob, pète-sec et hargneux de la voisine, bourge stylisée quelque peu hautaine, comme toute Achrafiote qui se respecte ! Ce que chemin faisant lui permet, à M…, au hasard de ses pérégrinations et au gré des venelles, de glaner moulte et précieux ragots et autres potins de quartier, parfois affriolants, du genre à qui appartient la pièce de lingerie fine ayant, hasard ou nécessité, atterri sur mon balcon un beau matin, ou avec quel influent biznisman fricote la blonde volcanique d’en face. Rien que du lourd en somme.

CIA, KGB, Mossad et autres officines douteuses se disputent apparement les rapports quotidiens de notre James Bond local, aussi détaillés que croustillants ! Bref, ce dévoué cerbère des lieux, débonnaire, souriant et volubile, a fini par se constituer un almanach de relations publiques, l’air de ne pas y toucher, digne du who’s who international. Après ce portrait non exhaustif de ce personnage sympathique et haut en couleur, je reviens donc à « l’apocalypse now » de ce funeste 4 août. Par chance ou par malheur, les tripes déjà sérieusement retournées par nos sempiternelles zizanies, gavé à plus que satiété des drames et des malheurs d’une nation avortée dès sa conception, écœuré de l’incurie de nos prétendus responsables indéboulonnables, témoin déçu de l’inanité d’une thaoura qui se mord la queue dans le contexte multidivin actuel, j’avais donc décidé de plier bagage, à un âge déjà respectable, et ayant une fois de plus tout perdu d’une vie de dur labeur dans cette terre bénie de lait et de miel, dans l’azur de laquelle tournoient en permanence, prêts à fondre sur leur proie, des nuées de charognards à l’affût.

J’avais mis 64 années de ma vie à comprendre que nos ancêtres les Phéniciens avaient déjà vendu la majorité des cèdres à l’époque, et que dans ce merveilleux éden, il est de mise d’immoler ses enfants pour honorer ses bourreaux et leurs multiples dieux immanents ! Bref, j’avais donc décidé de rejoindre ma famille en France et d’y tenter un énième départ professionnel, à l’âge où devrait m’attendre une retraite tranquille, à taquiner le gardon assis dans une barque au milieu d’un lac idyllique. L’explosion eut donc lieu en mon absence et à un moment où il était difficile de voyager compte tenu de la pandémie Covid. Que faire n’ayant plus aucune famille au Liban ? J’ai donc appelé M… pour requérir son aide à distance. Avec son bagout chaleureux, et son accent chantant « ezzayyak ya azizi wahachtina bi hal ayyam », il me débita toute la litanie des malheurs de Sophie, me gratifia de ses analyses économiques et géostratégiques que n’auraient pas dénigrées le Wall Street Journal, ou Le Monde diplomatique, et après une bonne heure de logorrhée à débit plus rapide que la 5G, m’envoya par WhatsApp des photos détaillées de l’appartement qu’il parcourait sandales aux pieds, surfant avec l’aisance d’un fakir hindou sur l’amoncellement d’éclats de verre et autres débris acérés jonchant le sol ! J’étais évidemment effaré de sa façon de se mouvoir dans ce magma informe ainsi que de l’ampleur du désastre au sein de l’appartement.

Et puis, et pour une poignée de devises, somme toute modeste, sortie du four comme une man’ouché fumante et odorante, expédiée à son intention via OMT (Fresh Money = Graal = symbole absolu de réussite désormais dans cet ersatz avorté de Republique bananière = orgasme nirvanesque du banquier rapace, Dracula en transes toutes canines dehors à l’odeur du sang frais), bref, pour une rémunération à son juste mérite tout de même, M…, dans la joie et la bonne humeur, a accompli à lui seul le treizième exploit d’Hercule ! En effet, en quelques jours, et grâce à son carnet d’adresses bien fourni, il a mobilisé tout un aréopage, Dream Team multifonctions de vitriers, menuisiers, plombiers, chauffagistes, staff de ménage et tout le tintoin. Une véritable ruche d’abeilles bourdonnantes, travaillant d’arrache-pied sous la férule vigilante du maître, entre deux promenades digestives de Gargamel le baveux et autres recherches désespérées de Basbous, le David Copperfield félin ! Pas même le temps de tirer une volute de sa chicha ou de mater le décolleté plongeant de la pulpeuse Caucasienne d’en face. Le tout exécuté avec reportage en live à travers son smartphone, commentaire inclus ! Le boulot fut donc achevé en un temps record et au meilleur devis possible, M… s’étant montré intraitable dans ses entretiens d’embauche ! La joyeuse farandole partie, M… en bonus a mis sa touche finale, repeignant lui-même murs et plafonds, perché sur son escabeau, rouleau à la main, fredonnant des refrains lancinants de son terroir natal ! Et puis, l’appartement redevenu clinquant comme un sou neuf, M… en a clos les volets, s’en est retiré sur la pointe des pieds, refermant délicatement à double tour la vieille porte un peu branlante, rendant à leur pénombre et leur silence de cathédrale ces murs, gardiens muets des souvenirs d’une époque heureuse.

Grâce soit donc rendue à M… pour sa gentillesse, sa bonne humeur et son admirable travail, lui l’immigré qui m’a permis à moi l’exilé, à distance, de conserver un tant soit peu ce que je considère encore comme étant mon bunker local ou mon dernier carré de résistance ! C’est Achrafieh après tout !

Je n’ennuierai pas plus le lecteur en racontant le déménagement à distance de mon bureau à Hazmieh, également réalisé grâce à l’aide dévouée d’un autre gardien immigré. Lui aussi en un week-end a accompli un exploit, m’évitant la corvée du voyage dans les circonstances actuelles.

Ces deux gardiens, ainsi que beaucoup d’autres sans doute, gens modestes, aimables et dévoués, soldats de l’ombre, vivant humblement, souvent et injustement qualifiés de « petites gens », moi je les ai trouvés grands ! Et j’ai donc souhaité leur rendre hommage, leur témoigner ma sincère et profonde gratitude par le biais de cette comptine. Je terminerai par ces quelques vers tirés de L’Aiglon d’Edmond Rostand :

Dans le livre aux sublimes chapitres,

Majuscules, c’est vous qui composez les titres,

Et c’est sur vous toujours que s’arrêtent les yeux !

Mais les mille petites lettres… ce sont eux !

Et vous ne seriez rien sans l’armée humble et noire

Qu’il faut pour composer une page d’histoire !

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « courrier » n’engagent que leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement le point de vue de L’Orient-Le Jour. Merci de limiter vos textes à un millier de mots ou environ 6 000 caractères, espace compris.

Achrafieh post-Armageddon Day ! Le nuage toxique se dissipe lentement nous laissant hagards, pétrifiés, momifiés, de la poudre plein les yeux et un goût amer en bouche. L’enfer de Dante en pleines gencives, une fois de plus ! On ne saura évidemment jamais les tenants et aboutissants d’un tel drame mais qu’importe, c’est la chronique du Liban ordinaire, n’est-ce pas ? L’immeuble, lui, a plié mais n’a pas rompu. L’appartement, par contre, est bien sûr dévasté, à l’instar d’une bonne moitié des habitations de la capitale. Gardien d’immeuble, M…, la quarantaine sereine, copte égyptien, échoué sur l’écueil libanais – après avoir été victime de brimades et autres actes de vandalisme envers son petit commerce de boulanger dans son pays d’origine, commis par des commis d’un Dieu vengeur et...
commentaires (1)

Un superbe texte digne à être publié dans un livre.

Tabet Karim

08 h 59, le 12 novembre 2020

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Commentaires (1)

  • Un superbe texte digne à être publié dans un livre.

    Tabet Karim

    08 h 59, le 12 novembre 2020

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