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Fidélité ou changement : le dilemme des loyalistes libanais

Fidélité ou changement : le dilemme des loyalistes libanais

Photo d’illustration : une manifestation de partisans du CPL à Baabda, le 3 novembre 2019. Photo d'archives AFP

Le retour de Saad Hariri au Grand Sérail, près d’un an après avoir été poussé à la démission par les protestations populaires massives dans la foulée du 17 octobre 2019, illustre à merveille la capacité de l’élite dirigeante du pays à survivre à la demande profonde de changement exprimée dans la rue. Cette capacité de survie doit beaucoup au rôle joué par les nombreux loyalistes qui continuent à soutenir les factions politiques et certains aspects du régime, alors même qu’ils dénoncent le système dans son ensemble.

Aux premiers temps du mouvement, les manifestations n’ont pas simplement transcendé les frontières de confession, de classe, de génération et de région, elles ont également uni les Libanais qui dénonçaient la classe politique dans sa totalité, comme ceux qui restaient fermement engagés auprès de leurs leaders communautaires. Même les plus fidèles partisans des factions ont pu se reconnaître dans les slogans qui dénonçaient une mauvaise gouvernance et des difficultés économiques croissantes. Condamner le système dans sa totalité est une manière bien connue d’exprimer une frustration généralisée. Toutefois, la crainte de slogans qui viseraient directement les représentants des factions était bel et bien présente. Cela a contribué à un discours politique abstrait et les demandes du soulèvement ne sont pas allées plus loin que « renverser le régime » ou « récupérer les richesses volées » par une élite corrompue.

Divisions

Il a pourtant suffi de quelques jours pour que cette union célébrée se défasse et que de profondes divergences refassent surface, contribuant à l’érosion progressive des protestataires. Tout le monde croyait en la nécessité du changement sans être d’accord sur la manière de le réaliser. Les différences religieuses ou sociales ont nourri des divisions plus profondes autour du sens même du mouvement et les plus conservateurs en ont rapidement dénoncé certains aspects comme l’atmosphère carnavalesque des manifestations ou la nature trop hétérogène et dispersée de ce mouvement populaire spontané. Mais ce qui rebuta surtout ces loyalistes, c’était la volonté de faire table rase de tout le système politique défaillant et de tous ceux qui ont occupé un poste de pouvoir. Le slogan le plus emblématique du mouvement : « Tous, ça veut dire tous » a suscité une attitude de plus en plus défensive. Par exemple, quand les manifestants chantaient : « Tous, ça veut dire tous et Nasrallah est l’un d’entre eux », certains dans la foule répondaient : « Nasrallah est une ligne rouge. »

La société s’est alors divisée. Les citoyens non alignés et de nombreux activistes non confessionnels ont continué sur leur lancée, tandis que certaines factions tentaient de se refaire une image d’« opposition », non seulement à la coalition gouvernementale qui a suivi la démission du gouvernement Hariri mais aussi au régime dont elles étaient pourtant partie prenante. Ironiquement, tous les courants politiques prétendaient incarner les valeurs de la révolution. Cette scission a ravivé les lignes de faille qui ont façonné la politique libanaise depuis le milieu des années 2000 et l’assassinat de l’ancien Premier ministre Rafic Hariri, entre la coalition du « 14 Mars » et celle du « 8 Mars », avec, au milieu, des Libanais non affiliés. Mais ces fragiles coalitions se repoussent et se renforcent mutuellement, consolidant le système même que les manifestants aspiraient à renverser.

Récits alternatifs

Devant l’impasse politique où se trouve le Liban, les loyalistes soutiennent que leurs factions représentent la meilleure possibilité de changement. Pour eux, le soulèvement fait écho aux revendications que leurs partis ont formulées depuis longtemps. Ces derniers ont en effet lancé des appels à la transition vers un État non confessionnel, dénoncé la corruption endémique et plaidé pour un pouvoir judiciaire indépendant. Tous réclament la nécessité de rapatrier les « biens spoliés », une expression résumant la corruption, la fuite des capitaux et l’évasion fiscale qui engendrent l’effondrement financier du pays. Bien sûr, de telles déclarations feignent d’ignorer, ou du moins minimisent, la complicité de ces mêmes partis dans les problèmes qu’ils prétendent résoudre.

De plus, les loyalistes invoquent les innombrables obstacles qui entravent les ambitions réformistes de leurs dirigeants, en jetant la pierre aux factions rivales. « Nous avons dénoncé de nombreux cas de corruption dans les médias et par l’intermédiaire de nos députés et ministres. Personne ne nous a écoutés », déclare par exemple un membre des Forces libanaises pour absoudre son parti. Mais ces fidèles se plaignent également de l’attitude de leurs propres alliés. Ainsi, un partisan du CPL a amèrement reproché à Amal son obstruction : « Ces dernières années, le ministre des Finances a refusé d’approuver plusieurs projets (d’infrastructures) soumis par nos députés. » En face, les FL, le courant du Futur et le Parti socialiste progressiste s’accusent mutuellement d’empêcher le progrès du pays.

Mieux encore, les partis encore au gouvernement reprochent désormais aux manifestants d’avoir entravé des réformes réalistes, exacerbé la crise économique et, d’une manière générale, semé le chaos. Ils prétendent que la virulence des slogans et le blocage des routes ont même ravivé le spectre de la guerre civile. Beaucoup de loyalistes vont encore plus loin, en affirmant que le vrai problème du Liban vient d’une mentalité tribale qui imprègne la société. Un membre du CPL note par exemple : « Si on révise la loi électorale, les chrétiens perdront des sièges et se sentiront menacés. » Chaque faction estime par conséquent que le système actuel, malgré tous ses défauts, a au moins le mérite de préserver les droits de chaque groupe.Paradoxalement, sur l’ensemble du spectre politique, la révolution a fini par renforcer les affiliations partisanes plutôt que de les affaiblir, et ce, quel que soit le parti politique concerné, la détermination des uns alimentant celle des autres. Or, ces dynamiques ne font que perpétuer la situation même qui a déclenché le soulèvement en premier lieu.

Cherchant à concilier leur désir authentique de changement avec leurs profondes loyautés partisanes, les loyalistes s’appuient sur une pratique bien rodée de réinterprétation des événements convenant à leur vision du monde, qui repose elle-même sur un lien étroit entre foi et faction. Ces engagements se justifient souvent par une cause supérieure, telle que la résistance contre Israël ou la défense de la souveraineté libanaise. Pour les partisans chiites du Hezbollah, bombardements israéliens, sanctions américaines et État islamique justifient un sentiment de menace omniprésent. Les loyalistes sunnites, chrétiens et druzes puisent leurs propres sentiments d’insécurité dans les assassinats de leurs leaders, les affrontements armés avec les factions rivales, les empiétements sur leurs prérogatives politiques et leurs bastions.

Cette forte association entre identité religieuse et politique ainsi que les réflexes défensifs qu’elle implique donnent aux partis une flexibilité remarquable et facilite l’omniprésence de discours complotistes au détriment de lectures plus rationnelles. Plutôt que de reprocher aux partis leurs défaillances, les loyalistes déplacent ainsi la responsabilité vers les groupes rivaux et leurs sponsors étrangers, dont les desseins seraient sournois et dangereux. « Je crois que tout cela fait partie d’un plan pour forcer le Liban à accepter l’installation permanente des réfugiés. (…) On l’affaiblit avant de lui proposer un marché », affirme par exemple un professeur d’université pro-CPL. Ces visions suggèrent que le loyaliste ne peut pas grand-chose devant de tels enjeux : l’ampleur, la complexité et l’opacité de ces menaces le poussent à dépendre complètement de ses leaders, tandis que la grandeur de la cause justifie également leur inaction. L’absence de résultats tangibles devient secondaire devant les acquis historiques du parti : « Nabih Berry a peut-être volé, concède un admirateur d’Amal, mais il a fourni des services et des infrastructures aux populations du Sud. »

Cercle vicieux

Au nom de leur grande cause, les loyalistes semblent accepter l’effondrement de l’État et ses effets désastreux sur leur vie quotidienne : face au déclin économique, certains prôneront la patience au nom de la continuité de la lutte (contre Israël par exemple, pour les partisans du 8 Mars), tandis que d’autres, souvent de classe aisée, préféreront encore changer de pays plutôt que de remettre en cause leur fidélité à leur parti.

Bien que la plupart d’entre eux dénoncent le statu quo et le déclin perpétuel du Liban, ils y contribuent activement. Ce discours qui traverse l’ensemble des factions est précisément ce qui rend le régime libanais inébranlable, malgré tous ses dysfonctionnements. Celui-ci puise sa force non pas dans sa capacité à servir la société, mais dans des récits imbriqués qui se justifient les uns les autres. Les loyalistes ne nient pas ce cercle vicieux, sans toutefois pouvoir en sortir : « Même avec des élections, les choses ne changeraient pas : le chiite votera pour Amal ou le Hezbollah, le druze pour Joumblatt, et ainsi de suite. Même moi, je ferai la même chose en votant pour les FL », déclare par exemple un sympathisant.

Depuis un an, les partis mettent leurs partisans à l’épreuve, leur demandent de rester inconditionnellement loyaux tout en recevant toujours moins en échange, à un coût toujours plus élevé pour l’ensemble de la société. Partant du principe qu’il n’y a pas de point de rupture et que leur loyauté est acquise pour toujours, les partis estiment qu’ils peuvent continuer indéfiniment dans la même direction. La rébellion des loyalistes est peu probable, mais s’ils commençaient par exiger davantage de leurs partis que les discours creux qui perpétuent le système politique, un certain changement pourrait enfin se produire au Liban.

Ce texte est la version synthétique d’un article publié en anglais sur le site de Synaps et traduit en français par Orient XXI.

Par Mortada ALAMINE

Chercheur au réseau Synaps.


Le retour de Saad Hariri au Grand Sérail, près d’un an après avoir été poussé à la démission par les protestations populaires massives dans la foulée du 17 octobre 2019, illustre à merveille la capacité de l’élite dirigeante du pays à survivre à la demande profonde de changement exprimée dans la rue. Cette capacité de survie doit beaucoup au rôle joué par les nombreux...

commentaires (2)

c'est a en pleurer mais-dire que "" Chaque faction estime que le système actuel, malgré tous ses défauts, a au moins le mérite de préserver les droits de chaque groupe "" est tout a fait justifie, lorsque le citoyen a conscience de combien les politiques-son zaim inclus- chient sur la constitution, le droit -( celui du citoyen je dis )- l'honnetete, la dignite enfin, la leur propre surtout.

gaby sioufi

14 h 16, le 04 novembre 2020

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Commentaires (2)

  • c'est a en pleurer mais-dire que "" Chaque faction estime que le système actuel, malgré tous ses défauts, a au moins le mérite de préserver les droits de chaque groupe "" est tout a fait justifie, lorsque le citoyen a conscience de combien les politiques-son zaim inclus- chient sur la constitution, le droit -( celui du citoyen je dis )- l'honnetete, la dignite enfin, la leur propre surtout.

    gaby sioufi

    14 h 16, le 04 novembre 2020

  • Tous ces partisans de tout bord ne connaissent pas leur droit légitime d’où leur attachement inconditionnel à leurs Zaims. Le jour où ils comprendront que ces gens là les dépouillent pour mieux leur faire aumônes de leur argent durement gagné mais au compte-gouttes alors que le reste va dans leurs poches et sur leurs comptes bancaire ils arrêteront de les appuyer. Les infrastructures dont ces gens parlent leur reviennent de droit avec un état digne de ce nom puisque l’argent collecté des taxes, impôts et revenues publiques sont censés être utilisées pour faire fonctionner un pays et non à servir leurs propres intérêts et de temps en temps jeter des miettes aux citoyens. Pareil pour la justice, le droit au travail, l’électrice, l’eau, à un logement à la sécurité. Une vie digne quoi. Il est du devoir de l’état, un état honnête qui fonctionne dans l’intérêt du pays de fournir le nécessaire à ses citoyens sans qu’il ne leur soit redevable de quoi que ce soit à part l’amour du pays et le patriotisme inconditionnel. Le jour où les libanais se reconnaîtront par leur identité libanaise et rien d’autre, le Liban sera sauvé.

    Sissi zayyat

    12 h 24, le 04 novembre 2020