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Nos Lecteurs ont la Parole

Lettre ouverte à Macron et aux Français : il est temps que la France et l’Europe défendent leurs valeurs

Je fais suite au discours du président Macron aux Mureaux, à la tragédie de Conflans-Sainte-Honorine ainsi qu’aux différentes positions des autres dirigeants du monde libre et à sa phrase qui retentit en nous : « Oui, cette bataille est la nôtre, elle est existentielle. »

C’est avec plein d’attentes et d’espoir que je m’adresse à vous tous en tant qu’êtres humains et en tant que citoyens de France et du monde à construire, afin de tenter de vous éclairer sur une expérience mondiale unique qui se déroule au sein d’un laboratoire d’idées et d’interactions sur un terrain d’une minuscule superficie, d’un lopin de terre coincé entre la montagne et la mer, cité 70 fois dans la Bible : le Liban, mot d’origine araméenne pour désigner la blancheur de la neige sur ses cimes. Peu importe le nom du pays ou de l’État dans lequel vous habitez, vous risquez fort de vivre notre expérience annonciatrice de ce que pourraient être les conflits en Europe et ailleurs, à plus grande échelle, une fois translatés dans vos propres espaces.

L’histoire est longue et se meut lentement, de même que la mémoire collective remémore souvent le millénaire écoulé et nous interpelle à propos des incidents plus fondateurs de conflits que de paix.

Nous traversons actuellement une période où ces conflits sont exacerbés par les guerres d’influence dans une région qui s’étend du Pakistan jusqu’à l’Europe méditerranéenne, en passant par le nord de l’empire russe jusqu’au Soudan. Là, vivent plus d’un milliard de personnes de confession musulmane, majoritairement sunnites, déclinées principalement en quatre grandes écoles juridiques sunnites ainsi que cinq écoles chiites. L’Iran et l’Irak sont à majorité chiite, alors que le reste des chiites est réparti entre, notamment, le Liban, le Pakistan, l’Afghanistan, le Yémen et l’Azerbaïdjan. Avant qu’ils ne soient musulmans, ils sont pour nous, avant tout, des êtres humains.

Dans cette vaste géographie, le Liban, et à travers ses chrétiens en particulier, est un phare rappelant à tous qu’il existe d’autres choix que celui de la manipulation de l’ignorance et de la pauvreté par l’extrémisme religieux. L’usage de Dieu et de la religion, dans toute manœuvre, et sous n’importe quel prétexte, devrait être interdit sans tergiversation. Dans cette géographie, et même avant le monothéisme, nous sommes un témoin privilégié des guerres et des crimes commis contre l’humanité au nom des légitimités divines ! « Rendons à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu. »

Il y a trois mille ans, de cette même terre du Liban, nos ancêtres ont inventé ou propagé l’alphabet. Il fut l’outil le plus important pour les humains pour communiquer et interagir efficacement afin de se comprendre et construire l’humanité !

Nous pouvons et nous nous devons de tenter, ensemble, de découvrir une meilleure communication interreligieuse pour que les esprits des humains fonctionnent dans une logique de bien-être personnel et dans une politique pour le bien commun. Une partie non négligeable des Libanais est porteuse de deux prismes de lecture, le prisme oriental dans lequel nous baignons, ainsi que le prisme occidental, suite à une éducation prodiguée par les diverses missions religieuses.

La faction de Libanais qui bénéficie de cette double lecture se porte volontaire afin de contribuer à l’avancement du projet. Pour y parvenir, nous avons besoin que notre marge de liberté soit protégée et accrue, et pour cela, nous avons besoin du soutien de nos amis. Et pour cause : la dernière double explosion du port de Beyrouth n’a pas seulement causé des victimes, toutes innocentes, des dégâts matériels au-delà du supportable, mais surtout elle a tué le plus important facteur de survie de la race humaine : l’espoir de survivre le moment et de vivre le lendemain.

Le Liban présage ce qui pourrait se passer dans nombre de pays qui présentent des risques conflictuels aussi bien au sein de l’islam qu’entre l’islam et les autres religions, comme le christianisme, le judaïsme, le bouddhisme ou encore le confucianisme. L’absence de valeurs universelles, suite à une détermination politique, aura des conséquences désastreuses. Le moment est venu pour la France et l’Europe de défendre fermement les valeurs qu’elles représentent. Il faut toutefois rechercher la convergence et il est possible et enrichissant de le faire, à la fois économiquement et au niveau humain, à condition de l’aborder avec toute l’intelligence requise.

L’Europe n’est pas seulement un espace géographique, c’est pour nous un idéal qu’il faut absolument préserver depuis son héritage phénico-gréco-romain, en passant par les Lumières jusqu’à ses philosophes contemporains. L’humanité lui doit beaucoup, surtout au niveau de son humanisme actuel. Sur les rives orientales de la Méditerranée, et du Liban en particulier, se trouve la genèse où Cadmos, frère mythologique d’Europe, fut le premier émigré vers l’Europe. La voie annoncée par le président Macron va dans la bonne direction, mais malheureusement elle se cantonne à l’espace français, alors qu’on aurait pu partager nos expériences réciproques dans le but d’anticiper et d’éviter les pièges dans lesquels certains diplomates tombent, par arrogance ou par ignorance. Il est vrai que l’expérience libanaise apparaît comme locale, mais ses enseignements et ses retombées sont mondiaux.

Le plus grand défi auquel la civilisation occidentale va faire face est la coexistence pacifique, la cohabitation sans une volonté expansionniste, le vivre-ensemble, et bien d’autres concepts et explications suite à la juxtaposition politique et à l’habitat sous une même juridiction.

Les banlieues françaises ne ressemblent en rien aux quartiers huppés de la capitale française, où la police ne peut même pas s’aventurer. Les risques de guerre et de massacres collectifs sont allés crescendo depuis la guerre qui s’est installée au Liban en 1975, la guerre de l’ex-Yougoslavie, l’attentat contre Jean-Paul II, les massacres isolés en Suède, en Norvège, en Allemagne suite aux vagues d’immigration, sans compter les problèmes raciaux aux USA ou la persécution des Ouïghours par les Chinois.

Le monde valse sur une multitude de lignes de fracture et nos politiciens ne sont plus les hommes d’État d’antan ; ils ne font que gérer le court terme alors que les défis sont dans la durée. Les théocraties et les dictatures réussissent dans le court terme, alors que les démocraties réussissent mieux dans le long terme. Les cycles des changements sont en moyenne de huit ans dans les démocraties alors qu’ils sont de plus de 25 ans dans les pays totalitaires.

Notre gouvernance est à revoir et une nouvelle république est à inventer afin de mieux coller aux défis de l’instant et de l’avenir. Mais surtout, il est temps que nous actualisions nos valeurs avec les pays avec qui nous voudrions partager un avenir commun.

Aborder l’islam et l’islamisme

Il faut rappeler que les chrétiens arabes représentaient la majorité de la population de cet Orient et même de l’Afrique du Nord. Saint Augustin est né dans l’actuelle Annaba, en Algérie. Bien que la conquête (fateh) fut réalisée par l’épée, à une certaine période de l’histoire, l’islam fut ouvert et accueillant, en symbiose avec le progrès culturel et scientifique de l’époque, surtout durant la période andalouse d’Averroès au XIIe siècle, où il interagissait avec le christianisme espagnol à travers la pensée aristotélicienne. C’est lorsque, pour des raisons religieuses et politiques, l’islam et la chrétienté ont divergé que les politiciens ont commencé à manipuler la religion, soit pour justifier l’usurpation de la richesse d’autrui, soit pour affirmer leur pouvoir. Cela ne doit pas être irréversible.

Les musulmans et les chrétiens au Liban sont différents de leurs homologues des pays où l’un ou l’autre est majoritaire, et c’est ce qui fait son caractère unique. L’Europe est née sur les rives de la Phénicie, de même que Marseille et Carthage et bien d’autres comptoirs fondés par les Phéniciens ont été les premiers à comprendre qu’ayant le dos au mur de la montagne libanaise, ils n’avaient d’autres options que d’échanger avec les autres peuples. C’est cette tradition que nous voulons perpétuer en vue de promouvoir les échanges commerciaux et culturels avec l’ensemble méditerranéen.

La politique européenne de voisinage doit être revue afin de mieux insérer les facteurs endogènes dans le processus de décision et obtenir une meilleure allocation des ressources disponibles. Il serait judicieux d’écouter les peuples du bas de la pyramide en vue de faire exploser leur créativité dans la conception et l’exécution des projets qui les concernent en vue de créer des richesses qui leur permettraient de rester dans leur pays et d’éviter l’émigration si néfaste pour les migrants ainsi que pour les pays d’accueil.

Le Liban est un modèle unique qui pourrait servir d’exemple et jouer à nouveau son rôle dans la réinvention d’une Méditerranée plus responsable et plus rapide dans sa marche vers le progrès. Notre projet politique, en vue de réconcilier l’individu et l’État dans une économie sociale de marché, est le fruit d’un métissage euroméditerranéen, spécifique à notre terrain et à notre génome culturel.

Votre intelligence, votre formation loyolienne, votre culture ricœurienne et votre contribution à la revue Esprit fondée par Mounier vous permettent de discerner, suivant les valeurs républicaines, entre le bien et le mal, et de saisir l’humain dans toute sa splendeur. Nous faisons appel plus à l’homme qu’au politicien afin d’asseoir la France et ses valeurs dans cette région.

Économiste

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « courrier » n’engagent que leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement le point de vue de L’Orient-Le Jour. Merci de limiter vos textes à un millier de mots ou environ 6 000 caractères, espace compris.


Je fais suite au discours du président Macron aux Mureaux, à la tragédie de Conflans-Sainte-Honorine ainsi qu’aux différentes positions des autres dirigeants du monde libre et à sa phrase qui retentit en nous : « Oui, cette bataille est la nôtre, elle est existentielle. »

C’est avec plein d’attentes et d’espoir que je m’adresse à vous tous en tant...

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