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De Dora à la place Riad el-Solh, les réflexions d’un promeneur révolutionnaire

Le nouveau récit de Camille Ammoun, « Octobre Liban », vient de paraître aux éditions Inculte, un an après la thaoura. À travers le regard du narrateur qui marche dans la ville de Beyrouth en plein soulèvement, se dessinent les contours d’une année décisive, indélébile et fondatrice.


De Dora à la place Riad el-Solh, les réflexions d’un promeneur révolutionnaire

Camille Ammoun : « Que reste-t-il de ce moment urbain, révolutionnaire et exceptionnel ? » Photo DR

« Demain est mort. La crise est telle qu’il n’est plus question de planifier l’avenir. Il faut d’abord recréer le présent. » Les premiers mots du récit de Camille Ammoun – Octobre Liban, qui vient de paraître aux éditions Inculte – campent d’emblée l’état d’esprit dans lequel se trouve une grande partie de la population libanaise en octobre 2019. À partir de là, l’auteur entame une odyssée qui traverse Beyrouth d’est en ouest, et il opère une exégèse de la ville, selon le même processus que dans son roman Ougarit (inculte, 2019). « J’ai toujours l’impression que les villes sont des textes, ce sont des signes amassés sous forme de strates. Lorsque l’on regarde la rue que je parcours, depuis le rond-point de Dora jusqu’à Riad el-Solh, il s’agit d’une phrase construite ; elle a sa propre grammaire. On passe à travers différentes époques, différentes architectures, et les groupes sociaux sont très variés. Marcher dans la ville me donne envie de la transformer en texte littéraire, et quand j’ai voulu écrire sur la révolution, c’est la ville qui a été mon axe de lecture », précise l’écrivain, qui est actuellement consultant en politiques publiques à Beyrouth, pour des organisations locales et internationales.

La construction du texte, très astucieuse, permet une déambulation dans un certain nombre de quartiers, qui servent de support à un rappel des grandes étapes de la révolution libanaise. Les intitulés de quelques chapitres scandent la progression temporelle du mouvement de contestation : on passe de « la révolution est une fête » à « la confrontation », puis à « tout s’est arrêté ». L’écrivain, qui a participé la semaine dernière au festival Hors Limites de Noisy-le-Sec, en région parisienne, pour une rencontre croisée avec Dima Abdallah intitulée « Beyrouth, implosion/explosion », a épousé au fil de sa narration la structure déceptive de la révolution.



« J’ai voulu capter tous les changements urbains dont nous avons été témoins cette année, affirme l’écrivain. Ce texte est une marche, depuis le rond-point de Dora jusqu’à la place Riad el-Solh, devant le Grand Sérail. Elle est limitée dans le temps par deux explosions, celle de la colère des Libanais le 17 octobre 2019 et celle du 4 août. Sur sa route, le narrateur observe les manifestations de la corruption dans la forme de la ville, que ce soit le fleuve pollué aux odeurs nauséabondes, qui rappelle les pinèdes détruites par le béton et l’étalement urbain. Plus loin, l’immeuble EDL, incapable d’éclairer le pays, tout en étant un gouffre budgétaire. Vient ensuite la rue Georges Haddad, qui sépare la vraie ville de Solidere, qui était le centre-ville devenu “centre vide”, et qui reprend vie avec la révolution. Les habitants de la ville sont bouillonnants, ce sont les premiers mois du soulèvement », explique Camille Ammoun, avec une certaine amertume.

Pour mémoire

Le Covid et l’âme d’une ville

Sa lecture urbaine de la corruption et de son pouvoir évoque un monstre à cinq têtes. « Il y a le capitalisme immobilier, incarné par Solidere, puis le système financier, matérialisé par la rue des Banques, qui se trouvent toutes dans le même périmètre. Vient ensuite le religieux, avec la mosquée et l’église, puis le Parlement et son pouvoir législatif, et enfin le gouvernement, avec le Grand Sérail. Ce dernier est sur une colline, il bloque la rue, et c’est sur lui que s’est heurtée la révolution, politiquement et physiquement », analyse l’auteur, pour qui « la forme physique de la ville et celle de la révolution sont en parfaite synchronisation ».

L’auteur distille la dimension pernicieuse de la corruption qui s’est infiltrée à tous les niveaux dans la société libanaise. « La corruption au Liban est fine, intelligente, ingénieuse, géniale. Elle te prend en otage tout en te faisant croire qu’elle t’est indispensable. (…) Elle te convainc que sans elle, l’autre te prendrait tout ce qui te revient de droit. (...) Elle est partout, elle altère tout : la forme de la ville, l’élévation d’un trottoir ; le positionnement d’un panneau, l’éclairage d’une rue, la composition de l’air, la couleur du ciel », peut-on lire dans Octobre Liban.

Celui dont le roman Ougarit a été sélectionné par différents prix littéraires fait revivre, avec une certaine ferveur, tout l’espoir qu’a suscité la révolution d’octobre, et toute la verve revendicatrice des manifestants, dont les slogans sont repris et remis en perspective. « Si vous vouliez que nous connaissions notre histoire, vous nous l’auriez enseignée à l’école » et bien d’autres sont mis en valeur dans l’espace textuel.

Puis le narrateur raconte comment, peu à peu, la colère a remplacé la joie, avec les violences policières, une crise économique délétère, même si l’auteur reconnaît que cette révolution l’a beaucoup fait rêver. « Je me projetais dans ce centre-ville, que l’on m’a raconté et que je n’ai pas connu, avec ses vendeurs de maïs grillé, ses chansons, et puis toutes les classes sociales qui étaient réunies. Il y avait des familles entières dans les rues, avec des enfants, des poussettes, c’était un moment urbain, révolutionnaire et exceptionnel. On avait besoin de places publiques, on en a créé sur le Ring, ou sur l’autoroute de Jal el-Dib... Cette réappropriation urbaine s’est avérée provisoire et éphémère », constate l’écrivain, qui livre à ses lecteurs une fresque spatio-temporelle du soulèvement dont la valeur testimoniale est de grande valeur dans une perspective historique.

Octobre Liban a le souci de mettre en valeur le rôle fondamental de l’engagement des femmes dans la révolution, et la nécessité d’une évolution de la loi du statut personnel au Liban. « Les femmes ont eu un rôle à tous les niveaux, elles se sont interposées entre les manifestants et la police, elles ont revendiqué leurs droits et ont dénoncé clairement le harcèlement et le viol qu’elles peuvent subir au quotidien », note Ammoun, avant d’ajouter : « Et surtout, elles se sont érigées contre le patriarcat, qui est une des forces de ce régime. Se battre contre ce système, c’est une façon de combattre notre régime corrompu, qui est fondé sur des différenciations, aussi bien confessionnelles que génériques. Il faut exiger une loi pour garantir un statut personnel laïc et égalitaire entre les hommes et les femmes. On ne peut pas créer un citoyen libanais si nous ne sommes pas tous égaux devant la loi », martèle l’auteur, qui a dédié son texte à Samir Kassir. Ce dernier devait écrire un livre sur le printemps inachevé de 2005, où il expliquait pourquoi, à cette date, il ne s’agissait pas d’une vraie révolution. Camille Ammoun a voulu prendre le relais, en explicitant cette analyse. « Lorsque les gens sont descendus dans la rue en 2005, c’était pour s’opposer à l’occupation syrienne, ils ne se sont pas retournés à ce moment-là contre leur classe politique traditionnelle dans son ensemble. Selon Samir, une vraie révolution aurait impliqué un refus absolu de ces zaïms féodaux et clientélistes. Une vraie révolution aurait amené au pouvoir une nouvelle classe politique, issue d’une opposition extraparlementaire. À partir de 2008, la fracture a commencé à être plus horizontale, et les gens ont entamé un processus de remise en cause de leurs dirigeants, ce qui s’est manifesté une première fois dans la rue, en 2015 ; 2019 se situe dans la lignée de cette évolution. »

Pour mémoire

« Rendons la ville aux gens, ils sauront quoi en faire »

L’odyssée à travers la rue d’Arménie, qui devient ensuite la rue Gouraud puis la rue de l’émir Béchir, et qui est l’ancienne rue de Tripoli, se termine par une postface écrite après la tragédie du port dont on devine aisément et tristement la teneur. « J’ai rendu mon texte un peu avant le 4 août, or le personnage principal de mon récit, qui est cette longue rue de Beyrouth, est mort. Je ne pouvais pas ne pas en parler, et en même temps, je n’étais pas prêt, comme beaucoup, j’étais très affecté. Alors j’ai choisi de rester dans un registre extrêmement descriptif, en mentionnant ce que j’ai vu et entendu : les verres dans la rue, les sirènes, le sang des blessés, l’urgence des premiers soins... » confie l’auteur avec émotion.

Tout ce que le lecteur a imaginé au fil de sa lecture, « l’enchevêtrement des ruelles et des escaliers, les fenêtres ouvertes, les volets en bois, le linge étendu, les cafés bus sur le balcon, les murs ocres et les vieux immeubles », est soufflé par la violence de quelques mots sobres et placides. « La rue arpentée dans ce texte est parallèle au port de Beyrouth. À vol d’oiseau, elle se situe à 700 mètres du hangar n° 12. Elle a été entièrement dévastée. »


« Demain est mort. La crise est telle qu’il n’est plus question de planifier l’avenir. Il faut d’abord recréer le présent. » Les premiers mots du récit de Camille Ammoun – Octobre Liban, qui vient de paraître aux éditions Inculte – campent d’emblée l’état d’esprit dans lequel se trouve une grande partie de la population libanaise en octobre 2019. À partir...

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