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Focus

La thaoura a-t-elle vraiment fait les affaires des banques ?

Un an après le début du mouvement de contestation contre la classe dirigeante, qui a accompagné la mise en place des restrictions bancaires, l’Association des banques du Liban et la Banque du Liban continuent de se renvoyer la balle quant aux responsabilités de chacune dans la crise économique et financière que traverse le pays.

La thaoura a-t-elle vraiment fait les affaires des banques ?

Des manifestants contre le pouvoir rassemblés fin octobre 2019 devant le siège de la Banque du Liban à Saïda (Liban-Sud). Mahmoud Zayyat/AFP

Excédés par leur classe dirigeante et accablés par le début de ce qui se révélera être au fil des mois la pire crise économique et financière de l’histoire de leur pays, de nombreux Libanais sont sortis de leurs gonds le 17 octobre 2019 pour s’en aller exprimer plusieurs mois durant leur colère sur les routes et les ronds-points. Face à cette mobilisation aussi subite qu’inattendue, les banques décident alors de fermer les portes de leurs sièges et agences jusqu’à nouvel ordre en invoquant l’impossibilité de garantir la sécurité de leurs locaux et de leurs effectifs.

Lorsqu’il reprend un rythme à peu près normal le 18 novembre suivant, le secteur en profite pour reconnaître et harmoniser les restrictions bancaires que les établissements du pays avaient progressivement commencé à appliquer depuis l’été, chacun à son rythme. « On a reçu le premier mémo sur ce sujet en août 2019 », se souvient un employé de banque, qui depuis a changé de profession. Près d’un an plus tard, non seulement ce contrôle de capitaux de facto n’a toujours pas été entériné par les autorités, mais les banques l’ont même renforcé au fur et à mesure que leur capital « confiance » et leurs liquidités ont continué de se réduire comme peau de chagrin.

Pas des victimes

Loin d’endosser le rôle de victime, le secteur bancaire a, du moins en ce qui concerne une partie de ses acteurs, multiplié les abus vis-à-vis du commun des déposants tout en permettant en parallèle à des personnes politiquement exposées, à des clients privilégiés et même à une partie de ses propres dirigeants de transférer tout ou partie de leurs fonds du pays, à en croire les déclarations et informations qui ont circulé au cours de l’année. Bien que ce faisceau d’indices corrobore l’idée que les banques, conscientes de l’imminence de la faillite du pays, ont tiré parti de la contestation populaire pour sortir leurs marrons du feu avant que ces derniers ne soient carbonisés, plusieurs témoignages anonymes de banquiers recueillis par L’Orient-Le Jour tendent à reconstituer une réalité plus nuancée.

« Si personne au sein du secteur bancaire n’ignorait que le Liban était au bord de l’effondrement, beaucoup de décisions à partir du 17 octobre ont été prises sous le coup de la panique », affirme un cadre de banque. « Certains établissements en ont bien sûr profité, d’autres ont continué aussi longtemps que possible de jouer selon les règles. Tout dépendait de leur position en matière de liquidités et de leur exposition au risque souverain (les montants investis dans les titres de dette libanaise) à cet instant », poursuit-il, avant de conclure : « Avec le recul, il faut admettre que le secteur s’est tiré une balle dans le pied en fermant ses agences pendant un mois et en ne faisant pas plus pression pour que la Banque du Liban (BDL) ou le Parlement ne formalise rapidement le contrôle des capitaux. »

Des erreurs stratégiques que l’Association des banques du Liban (ABL) et la BDL ne semblent toujours pas disposées à assumer, alors qu’elles se sont régulièrement consultées en amont, selon plusieurs sources concordantes. « Quand on lui pose la question, l’ABL assure qu’elle ne voulait pas fermer les agences aussi longtemps et qu’elle a tout de suite demandé de formaliser le contrôle des capitaux. On retrouve le même discours du côté de la Banque centrale. Tout ce qui semble sûr aujourd’hui, c’est que la BDL a vu la thaoura comme une occasion de limiter la demande de devises, tout en misant à tort sur le fait que le gouvernement reprenne rapidement les choses en main », analyse un deuxième cadre de banque interrogé.

« Du côté de l’ABL, certaines banques plus mal en point que d’autres y ont vu une fenêtre d’opportunité pour gagner du temps, sans mesurer les conséquences à long terme ou alors en pensant naïvement que la communauté internationale allait finir par intervenir », ajoute-t-il. L’interlocuteur reconnaît enfin que le fait que les pressions politiques aient bien influencé certaines décisions n’exonère pas les banques de leur responsabilité dans cette crise. « Cela fait des années que le secteur est conscient de sa propre fragilité. Il y a eu trop d’occasions manquées pour tenter de redresser, ne serait-ce qu’un peu, la barre en imposant par exemple des conditions plus strictes pour accepter de financer l’État », regrette un troisième banquier interrogé.

Une question de temps

Si l’on peut aisément remonter à la fin de la guerre civile, voire au-delà, pour identifier les causes profondes des handicaps structurels de l’économie libanaise, les prémices de la crise actuelle ont commencé à apparaître fin 2017. À l’époque, l’épisode de la démission avortée du Premier ministre Saad Hariri, séquestré à Riyad pendant plusieurs semaines, provoque une panique bancaire qui verra environ 3 milliards de dollars sortir des banques du pays, dévoilant au grand jour la fragilité du système libanais, peu productif et trop dépendant des flux de capitaux entrants. « À ce moment-là, certains déposants se méfiaient déjà des taux d’intérêt trop élevés proposés par les banques libanaises et préféraient conserver leurs fonds en dehors du pays, peu importent les offres qu’on leur faisait », souligne l’employé de banque interrogé.

Au début de l’année qui suit, le Fonds monétaire international (FMI), qui remettait régulièrement en question la viabilité du système de parité fixe du pays, presse ses dirigeants de lancer d’importantes réformes structurelles et alerte sur les effets secondaires des ingénieries financières mises en œuvre par la BDL à partir de 2016 pour tenter de maintenir le rythme des entrées de capitaux, dans une conjoncture au mieux morose depuis le début du conflit syrien en 2011. Hélas, les chocs et les contre-performances vont s’accumuler dans l’indifférence coupable d’une classe politique trop occupée à se quereller, comme le démontre la vacance gouvernementale de près de neuf mois qui a suivi les élections législatives de mai 2018. Un exécutif dont la révolte populaire sonnera finalement le glas fin octobre 2019.

« Début 2019, tout le monde sent que l’effondrement n’est désormais plus qu’une question de temps et agit en conséquence en multipliant les décisions à court terme », explique le premier banquier. « Certains pariaient sur novembre 2019, d’autres tablaient sur mars 2020, ces deux mois correspondant à deux échéances d’émission d’eurobonds (titres de dette en devises) devant être remboursés par l’État. Mais personne ne s’imaginait que la BDL allait cesser de donner des liquidités en devises aux banques alors que ces dernières avaient plusieurs dizaines de milliards bloqués chez elle », se remémore-t-il.

Si les banques se sont senties abandonnées par la BDL, cette dernière n’a pas non plus goûté à certaines décisions prises par les établissements de crédit. « La façon dont les banques ont été gérées et les décisions que certaines d’entre elles ont prises au début de la crise n’ont pas facilité la tâche de la BDL. De plus, cette dernière s’est sentie trahie lorsqu’elle a constaté qu’elles avaient laissé sortir une partie de leurs fonds au pire moment, alors que la Banque centrale avait multiplié les initiatives pour soutenir le secteur bancaire au cours des dernières années dans un contexte morose », considère une quatrième source proche de la BDL. Une référence aux plans de relance ainsi qu’aux opérations d’ingénierie. Dans cette histoire, comme dans tant d’autres au Liban, en fin de partie, les acteurs sont trop occupés à se renvoyer la responsabilité des mauvaises décisions.

Car moins que la thaoura, ce sont bien ces dissensions entre l’ABL et la BDL, ainsi que l’absence de transparence de part et d’autre, qui ont accéléré la panique bancaire. « La situation était sous contrôle jusqu’à ce que les premiers mémos internes des banques introduisant les restrictions commencent à fuiter dans la presse sans que l’ABL ou la BDL ne viennent expliquer clairement la situation aux déposants. Cela n’aurait évidemment pas permis d’éviter la crise, que l’absence de réformes et la gabegie au sein des pouvoirs publics, la corruption ou encore le clientélisme avaient de toute façon rendue inéluctable. Mais une explication aurait sans doute mitigé plus efficacement les effets à court terme suffisamment longtemps pour espérer un dénouement moins catastrophique que celui que nous vivons actuellement », analyse ce cadre de banque interrogé.

Le dernier épisode de la crise concernant une limitation de la circulation, cette fois-ci des livres libanaises, avec renvoi de balle une fois encore entre la BDL et l’ABL, montre clairement que les principaux responsables du secteur ne sont malheureusement toujours pas à la hauteur des enjeux.




Excédés par leur classe dirigeante et accablés par le début de ce qui se révélera être au fil des mois la pire crise économique et financière de l’histoire de leur pays, de nombreux Libanais sont sortis de leurs gonds le 17 octobre 2019 pour s’en aller exprimer plusieurs mois durant leur colère sur les routes et les ronds-points. Face à cette mobilisation aussi subite...

commentaires (3)

Riad Salameh, la BDL, l’ABL et le pouvoir sont les faces de quelques pièces de monnaie. Ils sont à pendre ! Les déposants ont été bien naïfs et sont maintenant incrédules ! Les pays étrangers ne rendront les fonds déposés que si des demandes documentés leurs parviennent, ils ne vont pas faire de l’ingérence dans les affaires internes d’un pays qui reste, pour le moment souverain.

TrucMuche

17 h 37, le 19 octobre 2020

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Commentaires (3)

  • Riad Salameh, la BDL, l’ABL et le pouvoir sont les faces de quelques pièces de monnaie. Ils sont à pendre ! Les déposants ont été bien naïfs et sont maintenant incrédules ! Les pays étrangers ne rendront les fonds déposés que si des demandes documentés leurs parviennent, ils ne vont pas faire de l’ingérence dans les affaires internes d’un pays qui reste, pour le moment souverain.

    TrucMuche

    17 h 37, le 19 octobre 2020

  • Quand les libanais comprendront qu’ils sont actionnaires dans les banques libanaises ainsi qu’un partie de quelques unes dans le monde car c’est de leur argent dont il s’agit que les politiciens leur ont subtilisé pour acheter leurs actions au Liban et planqué le plus gros dans certaines banques à travers le monde. Le silence coupable des autorités internationales qui évitent jusque là de dénoncer les vendus voleurs de notre pays prouve que ces sommes colossales contribuent au maintien de certaines banques puisque une fois les voleurs d’énoncés, ces sommes rejoindront leur sources principales qui est le Liban et ça aucun pays ne le veut. Ils préfèrent nous voir crever que de déclencher une crise bancaire dans leur pays juste par rectitude et bon sens, le moment n’est pas propice vu les dégâts économiques et financiers que le virus a provoqué partout dans le monde. A mon sens il n’y a pas d’autres raisons à leur silence sur ce qui se passe dans notre pays. Ils ont cette carte entre les mains et refusent de l’utiliser. POURQUOI?

    Sissi zayyat

    12 h 54, le 19 octobre 2020

  • LA THAWRA A DONNE INDIRECTEMENT DU TEMPS AUX MAFIEUX PREDATEURS BANCAIRES DE FAIRE FUIR DU PAYS LEUR ARGENT ET CELUI DES PROPRIETAIRES ET DIRECTEURS ET PARENTS ETDE LEURS BANQUES ET DES POLITICHIENS MAFIEUX. PAR CONTRE ILS ONT SEQUESTRE ILLEGALEMENT ET LA JUSTICE SE TAIE LES ECONOMIES D,UNE VIE DES DEPOSANTS RESIDENTS ET DE LA DIASPORA ET APPAUVRI ET AFFAME LE PEUPLE FIER DU LIBAN. LES CLIQUES BANCAIRES BDL COMPRISE AVEC LES CLIQUES POLITICHIENNES PLUS CPL ET MERCENAIRES SONT LES FOSSOYEURS DU LIBAN.

    L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

    08 h 54, le 19 octobre 2020