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Incendies

Dans le Akkar, les forêts se parent de gris

Les habitants de la région ont dû faire preuve d’inventivité pour parvenir à éteindre les flammes, alors que l’absence de l’État sur place a été flagrante.

Dans le Akkar, les forêts se parent de gris

Des centaines d’hectares d’espaces verts ont été ravagés par le feu. Photo Khaled Taleb

« Les forêts vertes du Akkar sont désormais grises », déplore Khaled Taleb, guide touristique et fondateur du groupe environnemental Akkar Trail. Au lendemain d’un week-end marqué par des incendies qui ont ravagé des centaines d’hectares d’espaces verts dans le Akkar, les habitants de la région pleurent leurs forêts parties en fumée. Si les feux qui ont fait rage sans discontinuer depuis jeudi dans le mohafazat du Akkar ont pu être totalement maîtrisés dimanche, les dégâts restent immenses. « Depuis le 24 août et jusqu’à hier, plus de 23 incendies se sont déclarés dans la région, ravageant 442 hectares d’espaces verts », précise M. Taleb à L’Orient-Le Jour. En l’espace de trois jours, et dans la région de Sfayné à elle seule, note-t-il, 300 hectares de forêts et de champs ont été complètement ravagés par les flammes. « Les dégâts sont incommensurables », commente-t-il, estimant qu’il s’agit de l’un des plus grands incendies du Liban.

Pour M. Taleb, les feux qui ont ravagé le Akkar dernièrement peuvent être répertoriés en trois grandes catégories. « Une première regroupant les espaces situés à plus de 1 000 mètres d’altitude couverts de forêts de cèdres, de genévriers, de pins et de sapins ; une deuxième regroupant les espaces qui s’élèvent entre 400 et 1 000 mètres d’altitude et plantés surtout d’arbres fruitiers, d’oliviers entre autres, et où les éleveurs d’abeilles placent leurs ruches ; une troisième regroupant les espaces à moins de 400 mètres d’altitude recouverts d’herbes de toutes sortes, de chênes en général et de chênes tinctoriaux », explique-t-il.

À Sfayné, la région la plus touchée par les incendies, à quelque 400 à 600 mètres d’altitude, les espaces verts comptaient notamment des oliviers, des arbres fruitiers divers, des pins et des chênes, ainsi que des ruches. Dans le Akkar, les habitants ne pleurent pas uniquement une nature réduite en cendres et un paysage devenu grisâtre, mais également la source principale, et parfois unique, de leurs revenus. « Les agriculteurs, dont les éleveurs d’abeilles et les propriétaires d’oliviers, s’apprêtaient à récolter miel et olives et à en vendre sur le marché », relève M. Taleb.


Le contraste entre les deux couleurs verte et grise marque désormais le paysage naturel dans le Akkar. Photo Khaled Taleb


Une perte irrécupérable

Interrogé par L’OLJ, Antoine Daher, écologiste fondateur du Comité de l’environnement à Qobeyate, classe lui aussi les incendies suivant le critère de l’altitude. Selon lui, la perte des arbres fruitiers touchés par les incendies qui ont ravagé des espaces le long de la rive du Nahr al-Kébir est certes regrettable, mais c’est surtout celle des chênes tinctoriaux brûlés qui est irrécupérable. « Ces chênes sont d’une grande rareté au Liban comme au Moyen-Orient, affirme M. Daher. Ils sont d’une telle rareté que leurs habitats devraient constituer une réserve naturelle protégée par la loi. »

Sur les hauteurs, à plus de 1 000 mètres d’altitude, ce sont surtout les genévriers et les pins qui ont été victimes des flammes. « Heureusement que les genévriers n’ont pas été très endommagés, parce que ce sont des arbres qui mettent beaucoup de temps à repousser, lance-t-il. Le genévrier est aussi le seul arbre au Liban qui pousse à plus de 2 000 mètres d’altitude. »


Un groupe de jeunes gens du Akkar après avoir réussi à maîtriser les incendies. Photo Khaled Taleb


Négligence et préméditation

Deux causes seraient à l’origine du déclenchement de ces incendies dans le Akkar, selon M. Daher. « L’une des raisons principales est la négligence des paysans et des agriculteurs qui, au mépris de la loi, mettent le feu aux résidus et aux herbes sèches dont ils n’ont plus besoin, explique-t-il. Ils pensent pouvoir contrôler un petit feu, mais ils ont souvent tort. » Pour appuyer cette explication, Khaled Taleb donne l’exemple de l’incendie de Mechmech, qui s’est propagé après que des résidus agricoles ont été brûlés par un agriculteur. En revanche, poursuit-il, l’incendie de Sfayné a été déclenché après une tentative de brûler des déchets dans un dépotoir de la région qui s’est transformé en un incendie gigantesque et incontrôlable.

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L’autre cause probable, selon M. Daher, est carrément criminelle. Il raconte que dans le Akkar (comme ailleurs), beaucoup de terrains ne sont pas clairement délimités par le cadastre. « Leurs propriétaires obtiennent un vague papier signé par le moukhtar indiquant que leur terrain est limité de tel côté par une forêt », confirme M. Taleb. Pour élargir la superficie de son terrain et profiter de l’espace acquis, le propriétaire recourt souvent à la mise en feu d’une partie de la forêt, éloignant ainsi la ligne frontalière séparant son terrain de la forêt.

Antoine Daher ne manque pas de rappeler que « plusieurs incendies sont non seulement prémédités, mais surtout, soigneusement calculés ». « Ils estiment que ces incendies vont être perçus comme une fatalité, en raison des températures élevées, et trouvent que c’est le moment propice pour faire passer un incendie prémédité pour un accident », avance-t-il.


Un habitant du Akkar tente d’éteindre le feu. Photo Khaled Taleb


Un État absent

Dans la région de Qachlaq, elle aussi ravagée par les incendies, les habitants devaient résoudre un autre problème : empêcher le feu d’atteindre le dépotoir sauvage de Srar, créé il y a plus de vingt ans. « La dernière fois qu’un incendie s’est déclenché dans le dépotoir, il a fallu huit mois pour l’éteindre », se souvient le cheikh Abdel Razzak Sakr, qui ajoute : « Une toute petite superficie du dépotoir continue à brûler jusqu’à présent ! »

Pour les habitants du Akkar, l’absence de l’État aura été encore plus flagrante que l’ampleur des derniers incendies, puisqu’ils ont dû rivaliser d’inventivité avec le peu de moyens dont ils disposaient pour parvenir à éteindre les flammes. « Les habitants ont dû remplir d’eau les pulvérisateurs à dos, conçus pour disséminer les pesticides, afin de les utiliser dans leur lutte contre les feux », déplore le cheikh Sakr. Selon lui, un groupe de jeunes a dû relier une grue à une pompe à eau afin d’arroser les terrains, humidifier la terre et ainsi empêcher le feu de se propager davantage.

« Plus de 90 % de cette catastrophe aurait pu être évitée si le feu avait été contrôlé à temps », juge M. Taleb. Pourquoi cela n’a-t-il pas été possible ?

« Parce que notre région est complètement délaissée et que le nombre des équipements de la Défense civile n’est pas du tout proportionnel à l’étendue des espaces verts dans notre mohafazat », s’empresse-t-il de répondre. Le cheikh Sakr dit avoir contacté le centre de la Défense civile le plus proche de son village... pour se rendre compte que le camion était en panne depuis longtemps. « La Défense civile s’est finalement rendue sur le lieu de l’incendie, mais le feu était déjà maîtrisé et nous commencions le décompte des pertes », s’insurge le dignitaire.



« Les forêts vertes du Akkar sont désormais grises », déplore Khaled Taleb, guide touristique et fondateur du groupe environnemental Akkar Trail. Au lendemain d’un week-end marqué par des incendies qui ont ravagé des centaines d’hectares d’espaces verts dans le Akkar, les habitants de la région pleurent leurs forêts parties en fumée. Si les feux qui ont fait rage...

commentaires (1)

Le probleme c'est que le foret necessite aussi exploitation responable, il faut 'gerer' le foret, car il y a un grand risque surtout de 'morceler' (en petits morceaux) par des autoroutes les beaux forets de l'Akkar.

Stes David

16 h 57, le 13 octobre 2020

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Commentaires (1)

  • Le probleme c'est que le foret necessite aussi exploitation responable, il faut 'gerer' le foret, car il y a un grand risque surtout de 'morceler' (en petits morceaux) par des autoroutes les beaux forets de l'Akkar.

    Stes David

    16 h 57, le 13 octobre 2020