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La dérègle de trois

C’est fou, tout le temps que l’on a pu perdre dans notre pays en bavasseries télévisées de politiciens suscitant, à leur tour, des torrents de commentaires : interminables débats sur le sexe des anges, alors que tout n’est plus que ruines. Que veut-on, les chaînes de télé y trouvent invariablement leur compte, meublant des heures d’antenne sans grands frais de production ; et dans les chaumières, c’est le choix entre ça et le feuilleton turc.


Jeudi soir, c’est un Saad Hariri ayant apparemment bouffé du lion qui, pourtant, rejoignait nombre de citoyens en affirmant, sur le petit écran, qu’il était tellement dégoûté de toutes ces parlotes qu’il ne regardait même plus les bulletins de nouvelles. Le plus surprenant n’était pas là cependant, mais dans le contraste de tons dont il a usé pour plaider sa cause. Candide humilité que celle de cet ancien Premier ministre répondant plus d’une fois aux questions de l’intervieweur par un je ne sais pas, quitte à affoler son équipe de communicants. Immodestie, par contre, du leader sunnite se posant en candidat naturel pour la formation du prochain gouvernement, et qui y met ses conditions. Mais par-dessus tout, l’homme a eu la téméraire honnêteté de reconnaître ses erreurs passées et d’assumer sa part de responsabilité, même s’il est seul à le faire, au sein d’une classe politique honnie des foules. Les gens ne peuvent plus nous supporter : ne serait-ce que pour ce lucide constat, véritable cri du cœur, on aura été tenté d’applaudir Saad Hariri…


Le chef du courant du Futur ne risque pas toutefois de faire école, et la preuve nous en est donnée du tout haut de la hiérarchie étatique. Tout au long de ses adresses publiques, le président Michel Aoun n’a cessé d’enfourcher son dada, soutenant, contre toute évidence, que son régime et son parti sont les innocentes victimes d’erreurs de gestion accumulées depuis trente ans. Pardon pour l’excès de modestie ! C’est avec le même aplomb que l’homme élu à la magistrature suprême à la faveur d’un long et méthodique blocage du scrutin présidentiel, et qui se veut l’incarnation d’une présidence musclée, nous administrait il y a quelques jours, par un tweet, un bref sermon de morale politique : vous y aurez ainsi appris qu’un État est fort seulement quand les dirigeants respectent la Constitution et se soumettent aux lois…


Les lois, c’est l’affaire de cet autre pôle de l’exécutif qu’est pratiquement le chef du législatif, à l’ombre d’une démocratie libanaise peu soucieuse du principe de la séparation des pouvoirs. Nabih Berry s’est assuré, toute une décennie durant, le dossier de la délimitation des frontières maritimes avec Israël. Il a joué un rôle central dans la démission du gouvernement de Hassane Diab, lequel avait eu l’audace d’omettre de le consulter avant de se prononcer pour des élections législatives anticipées. Et, de concert avec ses tout-puissants alliés du Hezbollah, c’est encore lui qui a acculé à déclarer forfait le Premier ministre pressenti Moustapha Adib, infligeant ainsi un coup sévère aux efforts de sauvetage du président français Emmanuel Macron. Et à l’heure où se bousculent les urgences politiques, financières et socio-économiques, c’est un menu échappant totalement à la brûlante actualité, et des plus sujets à polémique, qu’impose Berry aux commissions parlementaires. Comme diversion, on ne saurait faire mieux.


Autant que l’incompétence et la corruption, faut-il croire, c’est une cataclysmique conjonction de mauvaises volontés qui, en ce triste centenaire, s’ajoute désormais aux malheurs de notre pays. Ce que sont en train de prouver nos dirigeants, c’est que la classique troïka libanaise – président, Premier ministre et chef du Parlement – ne peut fonctionner (et encore, par à-coups) que sous la botte étrangère. S’ils prennent tout leur temps – et leurs aises – avec la providentielle initiative française, c’est bien simple : Marianne ne pend pas les réfractaires sur la place publique, comme le faisaient jadis les Ottomans, elle ne pratique pas le nettoyage par le vide, comme l’a fait l’occupant syrien.


Issa GORAIEB
[email protected]


C’est fou, tout le temps que l’on a pu perdre dans notre pays en bavasseries télévisées de politiciens suscitant, à leur tour, des torrents de commentaires : interminables débats sur le sexe des anges, alors que tout n’est plus que ruines. Que veut-on, les chaînes de télé y trouvent invariablement leur compte, meublant des heures d’antenne sans grands frais de production...