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Nos Lecteurs ont la Parole

Lorsqu’on est libanais, on ne perd jamais espoir

Quelques personnes se considèrent maudites à vie lorsqu’elles ont cassé leur miroir ou ouvert leur parapluie à l’intérieur d’une maison. Par contre, d’autres se considèrent maudits à vie, changent leur rêve d’enfance, abandonnent leur passions, s’ils sont libanais.

Je suis libanaise, je dis adieu à mon quatrième ami qui me quitte, qui nous quitte pour un meilleur avenir, comme tous les émigrants qui nous quittent de plus en plus avec les jours qui s’écoulent. Ce n’est pas qu’on a perdu espoir, jamais. Lorsqu’on est libanais, on ne perd jamais espoir. On est juste plus capables de se sacrifier alors qu’on a une sortie face à la calamité.

Le Liban, tu l’adores de loin, de l’Europe, des États-Unis, de l’Afrique, mais lorsque tu ne peux pas le quitter, lorsque tu n’as pas ce ticket pour la liberté grâce à un passeport étranger, là tu es entre les maudits, incapable de le quitter par action et par pensée, ce qui est toujours impossible pour un Libanais.

Je suis libanaise, âgée de 22 ans, avec ma toge et ma blouse, pelle et balai en main. Je me dirige vers Gemmayzé et la Quarantaine, je marche sur les débris de verre, mon cœur se brise à chaque pas, à chaque coup de balai, à chaque claquement de verre, à chaque famille en deuil dans la rue. Je donne un coup de main aux victimes, du lever jusqu’au coucher du soleil, au lieu de préparer mon avenir.

Je suis libanaise, je sens que j’ai le devoir de nettoyer le désastre du 4 août et de changer l’idéologie politique. Je ne peux pas commettre les mêmes fautes que mes anciens, le pays ne survivra pas. La même faute que mes parents ont faite en m’apprenant à suivre un parti politique lorsque j’apprenais à écrire ; je ne la ferai pas. C’est notre dernière chance, et c’est à notre tour de combler le vide. Avec mes camarades en deuil, je porte le cercueil de mon ami sur mon épaule, mon ami qui nous a quittés trop tôt.

Je suis libanaise, je tremble lorsqu’on aborde un sujet de politique locale lors des rassemblements familiaux et amicaux, comme je tremble lorsque les différents partis politiques se menacent mutuellement, comme je tremble dès que les pays à deux coins opposés du monde commencent une course à l’armement. Je suis libanaise, tout acte géopolitique internationale m’impacte, toute menace cause le frémissement sous tous les toits.

Je suis libanaise, je ne vis pas, je survis.

Lorsque ton gouvernement, tes dirigeants t’abandonnent dans ce chaos et cet esprit de survie, tu ne peux que compter sur tes frères et sœurs libanais.

Lorsque tu vois Beyrouth réduite à néant, engloutie dans les cendres et verres brisés, tu ressens alors une peine intense. C’est le prix d’être libanais. C’est le prix que tu dois payer, une caution non remboursable, que tu payes à vie, transmise de génération en génération, et ces limitations augmentent de décennie en décennie.

Mais le Liban, ce n’est pas ça.

Ce n’est pas perdre espoir lorsque le pays a besoin d’être auréolé plus que jamais dans son histoire, ce n’est pas perdre de vue face à notre héritage, à notre histoire, celle que nous devons écrire maintenant.

Le Liban, c’est la coexistence de plus de dix-huit confessions. Je suis libanaise indépendamment de pour qui je prie le soir avant de dormir, et le matin en me levant.

Je suis maronite, chiite, orthodoxe, druze, sunnite, catholique lorsque je prie le soir, mais je suis aussi libanaise, et Beyrouth a besoin de moi presque autant que j’ai besoin d’elle.

Je suis libanaise, je suis emprisonnée par le métier qui m’a été donné, le métier d’être libanais ; ce métier ne se termine jamais, même si je pouvais démissionner, je ne le ferai pas.

Le Liban, tu le quittes, mais tu ne peux jamais le laisser tomber.

Tu quittes Beyrouth, désargenté, mais tu fais tout pour l’empêcher de s’écrouler malgré les milliers de kilomètres qui vous séparent.

Mais que fais-tu lorsque ce qui te rendait fier d’être libanais se transforme en cendres ?

Tu es libanais, tu le reconstruis.

Tu es libanais mais tu ne le prouves que dans les crises.

Chers Libanais, chères Libanaises, nous nous trouvons face à face devant notre pays en morceaux. Il est en morceaux depuis des décennies et des décennies, l’explosion n’est qu’un symptôme de la maladie qui le mine et provoque son effondrement. Dans le miroir, tu regardes le futur de ce pays, le futur qui changera tout ce qui l’a détruit pour le rendre plus fort. Le futur qui se défendra contre toute personne qui porte atteinte à la souveraineté de notre pays sans remords.

On ne peut plus ne pas donner à notre Liban, à notre Beyrouth, à notre Byblos, à notre Tyr, à notre Zahlé, à notre Jezzine, à notre Tripoli, ce qu’ils méritent.

Pour certains d’entre nous, il est encore 18 heures, le 4 août 2020, et pour autrui, nous sommes le 13 avril 1975. L’heure progresse toujours en avant, le temps ne se suspend jamais et pour personne, mais nous sommes cloués dans le passé. Nous flottons dans le temps en nous querellant sur les affaires passées alors que les aiguilles de la montre marchent en avant.

Sans que nous le sachions, nous détruisons le pays jour après jour lorsque nous nous limitons au passé. Ce n’est plus Feyrouz, Gibran Khalil Gibran, Sabah et Ameen Rihani qui vont sauver à présent le Liban, c’est toi, c’est à ton tour maintenant.

On dit de Beyrouth : si elle n’avait jamais été détruite, nous ne l’aurions pas découverte. Ce n’est pas seulement la ville qui a été reconstruite sept fois, mais la ville qui est ressuscitée sept fois. Beyrouth, nous te reconstruirons et tu ressusciteras une huitième fois.


Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « courrier » n’engagent que leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement le point de vue de L’Orient-Le Jour. Merci de limiter vos textes à un millier de mots ou environ 6 000 caractères, espace compris.


Quelques personnes se considèrent maudites à vie lorsqu’elles ont cassé leur miroir ou ouvert leur parapluie à l’intérieur d’une maison. Par contre, d’autres se considèrent maudits à vie, changent leur rêve d’enfance, abandonnent leur passions, s’ils sont libanais.

Je suis libanaise, je dis adieu à mon quatrième ami qui me quitte, qui nous quitte pour un meilleur...

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