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Nos lecteurs ont la parole

Chronique d’un rêve

J’avais un rêve.

Ce rêve a commencé en 2006 lorsque je suis parti pour Paris afin d’affiner mon goût pour la cuisine française et sa gastronomie. Après avoir suivi une formation ardue en ce domaine, j’ai pu faire émerger une meilleure version de moi-même et je suis rentré au pays habité par la passion de poursuivre ma vocation, celle de concevoir et d’offrir l’expérience culinaire française la plus exquise et la plus raffinée de Beyrouth. Je suis retourné dans les quartiers mêmes où des générations successives de la famille Asseily sont nées et ont laissé leur héritage.

L’histoire de l’œuvre de ma vie a commencé en 2007 avec la création de la Table d’Alfred à la rue Sursock. Un cadre fastueux et des hôtes chevronnés ont fourni aux clients une expérience culinaire unique et sophistiquée que seule Beyrouth pouvait offrir. « La Table », comme on l’appelle, a attiré une clientèle huppée des plus prestigieuses. Des rois, des chefs d’État, des politiciens, des diplomates, des artistes renommés et des membres de l’intelligentsia locale et internationale nous ont honorés de leur compagnie et nous leur avons rendu leur foi en notre établissement et leur fidélité à notre table par un accueil qui ne ressemble à aucun autre. Des distinctions et récompenses internationales et locales ont rapidement suivi, dignes de toute la peine, la toute sueur et toutes les larmes versées pour réaliser le rêve d’une vie.

Mon retour en 2007, peu après la guerre de juillet 2006, n’était ni un exploit spectaculaire ni une prouesse héroïque pour un Libanais. Nous sommes bien connus dans le monde entier pour notre résilience, notre amour de la vie et notre éternel optimisme. C’est grâce à cela, d’ailleurs, ainsi qu’à ma passion pour mon métier, que j’ai pu faire revivre mon héritage et surmonter les années difficiles et instables de 2007 et 2008 qui ont drainé avec elles leur lot de conflits armés, d’attentats à la voiture piégée et une grave incertitude politique.

Il y a eu de bonnes années, mais elles étaient rares et espacées. La vague d’optimisme économique de 2009-2010 a été rapidement freinée par une série d’années malheureuses marquées par un déclin du secteur de l’immobilier, des difficultés économiques, une crise des ordures surprenante (toujours non résolue) qui se sont ajoutés aux sempiternels marchandages politiques.

En 2012, malgré les flux et reflux économiques incessants, « La Table » a adopté un petit bébé appelé affectueusement Fred Bistro. Plus en phase avec l’atmosphère générale, « Fred » était un concept plus abordable qui ne compromettait ni la qualité ni le service. Petit bijou culinaire discret, « Fred » était un lieu chaleureux où les clients étaient considérés comme des amis, et les hôtes comme des membres de la famille.

Avec « La Table » et « Fred », notre amour de la vie s’est perpétué et grâce à notre fidèle clientèle, nous avons trouvé l’inspiration nécessaire, non seulement pour survivre, mais aussi pour continuer à innover et à nous perfectionner.

La vie de restaurateur n’est pas facile. Les longues heures de travail dévorent les journées et laissent incroyablement peu de temps au repos, à la famille ou même aux loisirs. Mes nuits étaient courtes mais non dépourvues de rêves. Dans mon sommeil comme d’ailleurs pendant mes journées, mes songes s’écoulaient rapidement au rythme d’émotions mixtes, d’excitation et de déceptions. Comme beaucoup, je me réveillais avec peu de souvenirs de mes rêves, mais ce qui me restait vraiment à l’esprit, c’était ce sentiment intense d’incertitude et d’instabilité qui accompagnait les premiers instants d’une nouvelle journée.

Puis vint 2019.

Par une nuit sans lune, le peuple libanais fut brusquement présenté à un nouveau lexique qui comprenait des mots et des expressions comme le contrôle des capitaux, le « haircut », l’inflation, la dévaluation…

Alors que les rideaux se fermaient sur 2019, les Libanais se montraient toujours aussi fermes et aussi entêtés dans leur optimisme et leur conviction que tout reviendrait à la normale. Cependant, personne ne pouvait prédire ce que 2020 réservait au Liban et aux Libanais.

La spirale descendante fut rapide, dure et impitoyable. Ce qui a commencé comme une crise de liquidités s’est rapidement transformé en un état de faillite nationale. La livre s’est effondrée, le gouvernement a failli à ses obligations vis-à-vis de ses créanciers étrangers et notre argent durement gagné a été illégalement séquestré par les banques. Comme si cela ne suffisait pas, le Liban a été victime du Covid-19. Peu de temps après, les secteurs du tourisme et des services ont inévitablement fléchi sous la pression du confinement et des couvre-feux.

Puis vint le 4 août 2020.

Cette séquence de ma vie est difficile à traduire en mots. Dans mes cauchemars, je fais parfois l’expérience de la chute libre d’un endroit élevé et je me réveille en essayant de saisir quoi que ce soit autour de moi. J’ai vécu la même expérience lors de l’explosion du port de Beyrouth qui a ravagé mon appartement et a failli m’emporter avec les membres de ma famille. Seule la volonté de Dieu a empêché que l’un de nous ne le rencontre prématurément.

Après que mes blessures eurent été cousues et que la poussière de l’explosion se fut posée, le sol sous mes pieds a cédé et je me suis véritablement senti en chute libre. Mais cette fois, je ne dormais pas, j’étais bien réveillé. En un instant, mon appartement avait été transformé en un tas méconnaissable de gravats, de poussière et de débris. En un éclair, le bel édifice de l’époque ottomane du XIXe siècle qui abritait La Table d’Alfred et le Fred Bistro s’était effondré et avait écrasé mes rêves et mes possessions.

En tant que libanais, j’ai toujours été préparé à la déception. Mais ce n’est pas dans notre ADN de perdre espoir. La chute libre s’est peut-être terminée. Pourtant, lorsque je me remémore les événements du 4 août, je ne peux pas m’empêcher de sentir que je suis toujours en train de plonger.

Aujourd’hui, je pleure des vies arrachées, des vies changées à jamais. Je pleure mon Achrafieh, mon Rmeil, mon Gemmayzé, mon Mar Mikhaël. Je pleure tous les rêves brisés et l’espoir détruit.

Des vestiges de « La Table » et de « Fred », des ruines de mon appartement à Beyrouth, je veux envoyer un message tenace à mes compatriotes libanais au Liban et partout dans le monde.

J’ai encore un rêve.

Je veux que mes compatriotes libanais sachent que j’ai encore un rêve et qu’il nous est interdit de perdre espoir. C’est l’espoir et la foi qui ont cimenté notre attachement à cette terre ancestrale et c’est cette même foi qui nous permettra de rester sur cette terre et de construire ensemble un avenir meilleur. J’ai appris que vivre au Liban, c’est comme vivre dans un rêve, même si, parfois, il est trempé d’amertume. Quand les Libanais disent que le Liban est le paradis sur terre, ils ne parlent pas seulement de la façon dont ils voient leur propre pays. Le paradis pour les Libanais, c’est être entouré des gens que vous aimez et partager avec eux votre amour de la vie.

Je refuse d’abandonner la course, et mon rêve est de partager à nouveau ma passion pour la « bonne croûte » et l’amour de la vie avec ma clientèle et mes supporters.

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « courrier » n’engagent que leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement le point de vue de L’Orient-Le Jour. Merci de limiter vos textes à un millier de mots ou environ 6 000 caractères, espace compris.

J’avais un rêve.Ce rêve a commencé en 2006 lorsque je suis parti pour Paris afin d’affiner mon goût pour la cuisine française et sa gastronomie. Après avoir suivi une formation ardue en ce domaine, j’ai pu faire émerger une meilleure version de moi-même et je suis rentré au pays habité par la passion de poursuivre ma vocation, celle de concevoir et d’offrir l’expérience culinaire française la plus exquise et la plus raffinée de Beyrouth. Je suis retourné dans les quartiers mêmes où des générations successives de la famille Asseily sont nées et ont laissé leur héritage. L’histoire de l’œuvre de ma vie a commencé en 2007 avec la création de la Table d’Alfred à la rue Sursock. Un cadre fastueux et des hôtes chevronnés ont fourni aux clients une expérience culinaire unique et sophistiquée que...
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