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Roman

Diane Mazloum face à « cette terre de frottements et de frictions, chaude, crue et vivante »

Actuellement en lice pour trois prix littéraires, le Renaudot, le Femina et le Médicis, le dernier roman de Diane Mazloum, « Une piscine dans le désert » (JC Lattès, août 2020) a déjà séduit de nombreux lecteurs, intrigués par un univers minéral et aquatique insolite qui transforme les êtres.


Diane Mazloum face à « cette terre de frottements et de frictions, chaude, crue et vivante »

Diane Mazloum : « C’est l’histoire d’une rencontre, et d’elle va naître la force motrice du livre, comme le frottement de deux silex de planètes différentes. » Photo DR

La romancière franco-libanaise Diane Mazloum, qui a grandi à Rome, a commencé à écrire au cours de ses études d’art et de design, à l’Université américaine de Beyrouth (AUB). « J’ai tout d’abord publié un récit graphique, Nucléus, aux éditions de la Revue phénicienne, en 2009. Puis j’ai envoyé mon premier manuscrit par la poste à plusieurs maisons d’édition, c’était Beyrouth, la nuit (Stock, 2014). Ont suivi L’Âge d’or (JC Lattès, 2018) puis Une piscine dans le désert (JC Lattès, août 2020), en lice pour trois prix littéraires, le Renaudot, le Femina et le Médicis, dont l’élément déclencheur est le lieu que je décris. À aucun moment je ne mentionne le Liban ou le nom du village, sauf dans la dédicace où est nommé Rachaya el-Wadi. Ma famille y possède une maison très ancienne et je m’y rends depuis mon plus jeune âge. Ces paysages ont fortement marqué mon imaginaire et mon inconscient. Ce village, situé entre le Liban, la Syrie et Israël, au pied du mont Hermon, semble évoquer le début et la fin du monde. J’avais envie de faire ressortir cette atmosphère particulière à travers une intrigue romanesque », précise sobrement Diane Mazloum, dont le style singulier parvient à incarner la prégnance d’un espace hors du temps, où une forme de torpeur cohabite avec l’intensité primitive de l’existence.

« La piscine émettait une lumière diffuse et sous-marine. Elle était enveloppée d’une légère vapeur phosphorescente qui laissait percevoir un terrain rocheux parsemé de blocs erratiques et de rangées d’oliviers. Ce rayonnement presque surnaturel contrastait avec l’horizon désert et vallonné que définissait la Lune. » Lorsque Fausta décide sur un coup de tête de construire une piscine dans la maison de vacances familiale, elle néglige un détail : le terrain où sont effectués les travaux ne lui appartient pas. Les propriétaires, installés au Canada depuis trois générations, en sont immédiatement avisés, et c’est Leo Bendos qui est chargé par son père de régler le différend dans le village de ses ancêtres où il ne s’est jamais rendu, mais qui lui semble familier de par les récits féeriques de sa grand-mère.

« L’histoire se déroule sur trois jours, je voulais que ce soit assez court et que l’on sente la rupture entre le jour, ce Soleil, ces montagnes désertiques, leur aridité et la nuit qui tombe tout d’un coup. Paradoxalement, c’est la nuit que tout se met à prendre du relief, à devenir plus fluide, sensuel, presque aquatique, dans un lieu qui manque toujours d’eau », précise l’auteure.


« Une piscine dans le désert » (JC Lattès, août 2020) a déjà séduit de nombreux lecteurs et 3 jurys de prix littéraires. Photo DR


« Jouer avec la terre et ses frontières, ses limites, ses périmètres »

Rapidement, l’enjeu des échanges entre les deux protagonistes du roman dépasse la question prosaïque des titres de propriété, et c’est autour d’un sentiment diffus d’illégitimité qu’ils semblent se comprendre. « Fausta subit une certaine pression du fait qu’elle ne parvient pas à avoir un enfant depuis cinq ans. Leo évolue dans un environnement familial où la réussite professionnelle et le profit sont essentiels, alors qu’il aimerait se diriger vers autre chose. On pourrait s’attendre à un roman d’amour, mais il ne s’agit pas de cela. C’est l’histoire d’une rencontre, et d’elle va naître la force motrice du livre, comme le frottement de deux silex de planètes différentes. Au début, ils se regardent, ils se flairent, un peu comme des animaux. Puis j’ai eu envie progressivement de faire entrer la parole. Émerge alors une complicité, mais qui est toujours remise en cause parce que l’un comme l’autre se perçoivent parfois comme des étrangers. Si attirance il y a, elle est latente ; et à la fin, ils ne sont plus les mêmes », explique Diane Mazloum, qui explore à travers Leo la complexité du statut des Libanais de la diaspora. « Si j’ai passé plusieurs étés au Liban pendant mon enfance, je ne m’y suis installée qu’à l’âge de 20 ans pour mes études, et j’ai toujours eu l’impression d’être perçue comme une étrangère. Dans ce roman, j’avais surtout envie de jouer avec la terre et ses frontières, ses limites, ses périmètres, qui, au niveau très localisé, sont matérialisés par une piscine illégale. À une échelle plus grande, c’est aussi ces frottements de frontières entre différents pays, des frontières jamais fixées, ce qui fascine l’étranger qui se met en tête d’aller découvrir ce point d’intersection des trois pays : cette terre de frictions, chaude, crue et vivante », poursuit celle qui a une vision très personnelle de l’annexion de la terre d’autrui. « Annexer la terre de l’autre est une agression, et en même temps, en construisant une piscine sur un terrain qui ne lui appartient pas, Fausta commet un acte d’inconscience totale et montre qu’on peut encore construire quelque chose là où l’insouciance ne règne plus. Cela pourrait aussi être vu comme un acte de résistance quand on n’a plus rien à perdre, pour faire écho à l’actualité libanaise. »

« La sensation d’abri n’existait qu’à travers la perception de menaces »

La scène finale est particulièrement réussie, les deux personnages baignent dans une lumière primitive et dans l’aridité des montagnes. « Fausta décide de ne pas enfanter, alors qu’elle est sur le point de subir une nouvelle injection ; elle renonce, pour revenir à un environnement aride et ancestral. Leo lui offre le sachet de terre où il a mélangé les limons des trois pays, abandonnant lui aussi le côté fantasmé de ses racines. Il peut alors commencer à se construire », ajoute Diane Mazloum, qui reconnaît à sa piscine romanesque une dimension incongrue, même si, selon elle, à Rachaya el-Wadi, il en existe bien une !

Pour mémoire

Diane Mazloum en lice pour le Renaudot

« Elle symbolise la fertilité dans une terre aride, et le peu d’eau qu’il y a est convoité par le pays voisin. C’est aussi le liquide amniotique où Fausta aimerait se retrouver. D’ailleurs, les deux personnages ont quelque chose de l’enfance, ils sont en quête d’eux-mêmes. Au fil du roman, la piscine se vide, se remplit, mais pas complètement, elle représente l’insaisissable, le désir et un lieu clos, purement artificiel, qui contraste avec une nature menaçante. Dans le titre, elle est associée au désert, sur lequel se projette le vide de mes personnages et leurs questionnements, ils cherchent encore des réponses à leurs existences », conclut l’écrivaine.

Ce que Leo a peut-être perçu au pied du mont Hermon, c’est la vulnérabilité des hommes. « La sensation d’abri n’existait qu’à travers la perception des menaces. C’est sur cette prise de conscience qu’il décida de poser la première pierre de sa vie. »


La romancière franco-libanaise Diane Mazloum, qui a grandi à Rome, a commencé à écrire au cours de ses études d’art et de design, à l’Université américaine de Beyrouth (AUB). « J’ai tout d’abord publié un récit graphique, Nucléus, aux éditions de la Revue phénicienne, en 2009. Puis j’ai envoyé mon premier manuscrit par la poste à plusieurs maisons d’édition,...

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