Aux interrogations qui se multipliaient récemment pour savoir pourquoi le mouvement de contestation du 17 octobre stagne, divers responsables des principaux groupes de la société civile assuraient constamment que, loin de languir, le soulèvement commence au contraire à porter ses fruits grâce à une coordination de plus en plus étroite. Dimanche, plus de 25 associations contestataires ont concrétisé leurs efforts dans la délimitation d’un tronc commun de leurs revendications et leurs plans, lançant un programme politique, économique et social qu’elles ont présenté comme une alternative à l’action du pouvoir « corrompu » en place. Dans une conférence de presse qui a été tenue à la place des Martyrs à Beyrouth, malgré une attaque perpétrée quelques heures plus tôt par des motards contre la plate-forme destinée à la tenue de l’événement au centre-ville de Beyrouth, ces groupes activistes ont appelé les autres acteurs du mouvement du 17 octobre à participer à leur feuille de route, les invitant à s’informer de son contenu, à le discuter et, si besoin est, à proposer sa modification.
Changer le jeu politique
Les intervenants ont proposé un nouveau « contrat social » basé sur une loi électorale qui contribuerait à « passer de l’État confessionnel et clientéliste actuel à un État civil ». Prônant de séparer appartenances religieuses et relations avec l’État, ils ont insisté sur la nécessité de créer, lors de la prochaine échéance électorale, une commission de spécialistes indépendants chargée d’assurer la transparence du scrutin. « Nous ne faisons pas confiance au pouvoir en place pour organiser des élections législatives, partielles ou générales. Nous voulons un gouvernement transitoire indépendant et réduit, engagé à appliquer la Constitution et doté de pouvoirs législatifs exceptionnels basés sur un plan d’action clair », a martelé en substance Salam Yammout, présidente du Bloc national, appelant « toutes les forces de la révolte » à « participer au développement du programme proposé pour changer le jeu politique et construire un État de droit et de citoyenneté civile ». « L’équation est soit un État de justice, soit le pouvoir de la corruption; soit la restitution de la dignité des gens, soit le maintien du pouvoir des milices », a-t-elle ajouté.
Wassef Haraké (Observatoire populaire) a également exhorté « tous les révolutionnaires sans exception » à « continuer à porter le flambeau du changement allumé le 17 octobre et à participer à l’organisation d’un front d’opposition pour une confrontation ouverte, visant à abolir le pouvoir dans toutes ses composantes ». Au plan économique, Nahida Khalil (Beyrouth Madinati) a préconisé le lancement de « mécanismes légaux » pour lutter contre la corruption et restituer les fonds volés, mettant l’accent sur la nécessité d’une loi sur l’indépendance de la justice, d’un audit financier de toutes les institutions gouvernementales, la Banque du Liban et les banques privées, ainsi que de mesures monétaires, bancaires et financières pour combattre la pauvreté et la dépréciation de la livre. A été mise également en exergue l’urgence de la création d’autorités de régulation dans tous les secteurs publics, ainsi que la nécessité de soutenir les secteurs productifs, notamment les petites et moyennes entreprises, et de réactiver le secteur touristique. L’urgence environnementale de trouver des solutions aux déchets, aux carrières et à la construction de barrages a été en outre évoquée. Pour sa part, Halimé Kaakour (Massiret Watan) a abordé le volet social du programme, préconisant d’« assurer une couverture sociale pour tous les Libanais » et de « réviser les politiques afin de permettre aux jeunes de trouver emplois et logements ». Elle a en outre proposé la création d’« un fonds provisoire pour la préservation du patrimoine et la reconstruction », suite au cataclysme du 4 août.
Un marathon à ses débuts
Contactée par L’Orient-Le Jour, Mme Yammout affirme que la démarche découle de « nombreuses discussions sérieuses et engagées qui ont mené à une position politique et une feuille de route adoptées par consensus ». « Cette unification contribue à ébranler le pouvoir dans sa légitimité », ajoute la présidente du Bloc national, croyant ferme qu’« émergeant tout juste, l’initiative va tenir la route ». « Il s’agit d’un processus de confrontation, un marathon qui n’en est qu’à ses débuts et que nous espérons faire aboutir là où nous voulons », ajoute-t-elle, refusant d’évoquer les différentes étapes à suivre. « Nous effectuons un travail de fond qui conduit à une prise régulière de décisions et à leur exécution », se contente-t-elle de dire sur ce point, estimant qu’« à présent, il faut s’atteler à rallier au programme le maximum d’ONG ». « Nous voulons rassembler le plus grand nombre de forces de la révolte afin de transposer la démarche dans la rue », renchérit Jad Lzeik (Li Hakki), estimant que « la perception par les gens d’une alternative claire va les motiver à nouveau, puisque avec le programme unifié, ils n’auront plus à appréhender l’inconnu et le chaos ».
Des partis pour plus d’union
Chamel Roukoz, député du Kesrouan, qui s’est retiré du bloc parlementaire du Courant patriotique libre et s’est rangé dans le camp du soulèvement, accueille positivement l’appel lancé par le groupe de collectifs. « Plus le front s’étend et s’unit, plus il est favorable à l’intérêt de la révolution », affirme-t-il à L’Orient-Le Jour, notant qu’« à l’opposé, l’éparpillement a un rendement négatif ». « Le soulèvement pâtit à l’heure actuelle de problèmes organisationnels et pratiques », note-t-il, se félicitant de « l’unification des décisions » qu’ont impulsée les responsables de ces associations.
Plus nuancé, le secrétaire général du parti Sabaa, Jad Dagher, encourage toute initiative d’agencement, estimant toutefois qu’« au-delà d’une coordination entre les associations, il faudrait plutôt que celles-ci convergent dans des partis ». « Depuis octobre 2017, les collectifs continuent de proliférer jusqu’à atteindre aujourd’hui plus de 200 », déplore-t-il, estimant que « le nombre est exorbitant ». « La volonté d’indépendance de chaque groupe empêche leur union », constate le secrétaire général de Sabaa, invitant les membres des différentes associations à s’affilier à des partis, « véritables plates-formes aptes à accueillir un grand nombre de gens et meilleurs moyens pour unir au plus vite le mouvement d’opposition ».
Les signataires du programme alternatif sont notamment le Bloc national, l’Observatoire populaire, Beyrouth Madinati, Aan hakkak defeh (Défends ton droit), Liban de nouveau, Li Hakki, Massiret Watan, Union de la jeunesse démocrate, La révolution est femme, Alliance nationale, Le Liban est mon identité, Lebanese Diaspora Network, l’Association libano-suisse, Solidarité sociale, les révolutionnaires du Liban, Front du 17 octobre, les Jeunes du 17 octobre, Mentechrine, Développement durable, ainsi que des collectifs de Saïda, Baalbeck, Aramoun, Jiyé, Tripoli, Rachaya, Jbeil, Barja et d’autres régions du Chouf.
On ne peut qu'être d'accord.
13 h 42, le 01 septembre 2020