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Culture - Témoignage postexplosion

Quand Abed al-Kadiri pleure les reliquats de la dernière rose libanaise...

« Si le monde est un lieu sombre, le Liban en est l’épicentre. » Cet énoncé figurant en en-tête du courriel d’invitation pour l’exposition « Remains of the Last Red Rose » que consacrait la galerie Tanit, en ce mois d’août meurtrier, au talentueux artiste et curateur, s’est révélé d’une effroyable véracité.

Quand Abed al-Kadiri pleure les reliquats de la dernière rose libanaise...

Abed al-Kadiri tente d’effacer l’image cauchemardesque d’une ville et d’une galerie dévastées qui colle à sa rétine. Photos DR

Cette funeste date du 4 août, Abed al-Kadiri s’en souviendra toute sa vie. L’artiste trentenaire, dont la dernière série de peintures, Nyctophilia, était accrochée depuis une dizaine de jours à la galerie Tanit de Mar Mikhaël – sous le prémonitoire intitulé Remains of the Last Red Rose (Les reliquats de la dernière rose rouge) – avait quitté la salle d’exposition pour une réunion d’une petite heure à l’autre bout de la ville. « Lorsque l’explosion a eu lieu, j’ai aussitôt rebroussé chemin en direction de la galerie. Ce que j’ai vu sur ma route était atroce : les vitres qui s’écroulaient autour de moi, les façades éventrées et surtout les gens ensanglantés qui sortaient hagards des décombres de leurs maisons… Cette vision de désolation, de destruction, de sang et de douleur me hante depuis en permanence », raconte d’une voix brisée le jeune homme. « Cela, sans parler du choc que j’ai eu en découvrant la galerie totalement soufflée et deux de ses responsables blessés. » Les jours suivants, Abed al-Kadiri reste totalement muet. Il se rend néanmoins sur place pour essayer de soutenir les habitants du quartier et pour aider à déblayer ce qui reste de la galerie Tanit de Beyrouth – ce vaste espace de 500 m2 dont Naila Kettaneh-Kunigk avait fait un fier bastion de la résistance artistique contre toutes les crises libanaises : économiques, financières ou encore sanitaires. Sous les gravats, il récupère ses peintures… déchiquetées. « À part une ou deux toiles intactes, elles ont toutes été endommagées. Je pourrais en restaurer certaines, mais j’ai décidé de les garder telles quelles en témoignage de cette criminelle déflagration qui a détruit la moitié de Beyrouth », assure le peintre.


Un tableau de Abed al-Kadiri rescapé de la galerie Tanit soufflée par l’explosion du 4 août.


Peintures noires et sombre destin

Étonnant « destin » que celui de cette série « de peintures noires » nées entre 2018 et 2019 conçues suite à la séparation de Abed al-Kadiri d’avec la poétesse Maryam Janjelo, la mère de son fils. « Ces œuvres, je les ai peintes au cours d’une période douloureuse. J’y mettais mes sentiments les plus personnels en représentant spontanément mon regret d’un rêve familial idyllique perdu. Mais ces scènes narratives, montrant un couple évoluant avec leur enfant dans une végétation édénique, dévoilaient trop de mon intimité. Alors par pudeur, avec une certaine fureur du désespoir aussi, je reprenais chaque nuit mon pinceau et je recouvrais l’ensemble de mes toiles de peinture noire. Sauf que sous cette couche sombre finissaient toujours par émerger les personnages dans une sorte de subtile lumière… À l’instar d’une empreinte photographique en négatif des images d’un éclatant bonheur… », confie cet artiste sensible, dont le rapport à l’art est toujours extrêmement émotionnel. « Cette série sombre et nocturne que j’ai baptisée Nyctophilia, je ne pensais pas vraiment l’exposer. Je l’avais surtout conçue comme un exutoire à ma peine. Et, lorsqu’en octobre 2019, les manifestations anticorruption ont commencé, je m’y suis plongé à corps perdu. Je me suis engagé dans les premiers rangs en tant que citoyen et lorsque je rentrais chez moi, tard le soir, je poursuivais mon engagement en tant qu’artiste en immortalisant au fusain les scènes marquantes de ce moment de révolte historique. J’ai fonctionné de la sorte jusqu’à l’agression dont j’ai été victime en février dernier (il a été sauvagement agressé au cours de l’une d’elles par la “milice” du Parlement, ce qui lui a valu plusieurs jours d’hospitalisation et des traumatismes indélébiles, NDLR). J’en suis sorti avec des séquelles physiques et morales qui m’ont empêché durant plusieurs mois de pratiquer mon art.

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Entre-temps, la pandémie du Covid-19 s’était propagée avec le confinement obligatoire au cours duquel j’ai mis à profit mon expérience d’éditeur et de curateur pour finaliser, avec le Jameel Art Center à Dubaï, un ouvrage consacré à Ali Cherri ; organiser l’exposition à Londres des œuvres du sculpteur soudanais Mohammad Omar Khalil ; et lancer un projet de 57 livres d’artistes en quarantaine à travers le monde arabe. Déçu par la tournure des événements et la révolution avortée, je me suis étourdi de travail en me lançant dans un rythme soutenu de projets curatoriaux dans la région. C’est là que j’ai reçu la visite de Naila Kettaneh-Kunigk qui a vu dans mes peintures noires des histoires universelles d’amour, d’affliction, d’espoir, d’appartenance ou encore de paradis perdu comme une allégorie de ce que subit le Liban... Elle m’a convaincu de les exposer », raconte-t-il. Le 27 juillet, jour du vernissage de l’exposition, coïncidera même avec le début des drastiques coupures de courant qui plongent un peu plus l’ensemble du pays du Cèdre dans le noir… Une semaine plus tard, il ne reste plus de ces peintures noires si émouvantes que des reliquats. Ceux de la dernière rose libanaise, rouge comme le sang d’une population victime d’une classe dirigeante criminelle…

D’entre les gravats, l’art réparateur...

Victime, comme Jean-Marc Bonfils, architecte et grand ami de la galerie Tanit et de ses artistes, qui a péri dans cette horrible explosion du port. Et en l’hommage duquel Abed al-Kadiri s’attelle d’ores et déjà à l’élaboration d’un projet d’exposition, « une centaine de dessins qui recouvriront les deux seuls murs rescapés de la galerie Tanit ». Les recettes de leurs ventes seront entièrement reversées à Bassma, une association qui aide les habitants des quartiers sinistrés à rebâtir leurs appartements endommagés. C’est la seule manière qu’a trouvé cet artiste sensible et humaniste pour tenter d’effacer l’image cauchemardesque d’une ville et d’une galerie dévastées qui colle à sa rétine. Plus que jamais convaincu de la portée cathartique et réparatrice de l’art, spécialement au Liban.



Cette funeste date du 4 août, Abed al-Kadiri s’en souviendra toute sa vie. L’artiste trentenaire, dont la dernière série de peintures, Nyctophilia, était accrochée depuis une dizaine de jours à la galerie Tanit de Mar Mikhaël – sous le prémonitoire intitulé Remains of the Last Red Rose (Les reliquats de la dernière rose rouge) – avait quitté la salle d’exposition pour une...

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ne plus SUBIR ,agir! J.P

Petmezakis Jacqueline

11 h 05, le 20 août 2020

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  • ne plus SUBIR ,agir! J.P

    Petmezakis Jacqueline

    11 h 05, le 20 août 2020

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