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Explosions à Beyrouth

Le génie à terre

Le génie à terre

À Mar Mikhaël, des bâtiments endommagés par les explosions du 4 août. Patrick Baz/AFP

Depuis février dernier, lorsque la crise sanitaire liée au Covid-19 a contraint le Liban à entrer dans la période de confinement, nombreux sont ceux qui évoquent la double peine que nous subissons, qui s’est ensuite transformée en triple puis quadruple peine avec la chaleur ou encore les risques de guerre. Lorsque les calamités s’accumulent ainsi à la chaîne pour éreinter un peuple, on pense immédiatement aux dix plaies d’Égypte de la Bible et rien ne pouvait mieux confirmer ce qui ressemble à une malédiction divine ou à l’acharnement sur nous d’une force méchante décidée à nous mettre à genoux que l’effroyable explosion du 4 août.

On a dit et on dira encore beaucoup de choses sur les causes de la catastrophe de mardi. Certains y ont vu le résultat d’une attaque aérienne contre des dépôts d’armes qui auraient été stockées sur le port aux côtés de la cargaison de nitrate d’ammonium. À cette thèse qui favorise encore le fait que nous soyons sans cesse les jouets de forces extérieures occultes qui gouvernent nos vies et nos destins, je privilégie plus naturellement celle qui met en cause, une fois de plus, la formidable irresponsabilité des criminels incompétents, corrompus et arrogants qui dirigent ce pays depuis trente ans et qui ont laissé croupir là ces matières explosives dans la plus parfaite indifférence.

Quoi qu’il en soit, le résultat aura été le même. Le niveau de destruction, d’existences humaines emportées, de projets de vie ruinés est tel que l’on n’ose ajouter encore au constat terrifiant de ce que dix ou vingt secondes tout au plus auront pu anéantir. L’événement est si monstrueux que l’on se prend soudain à admettre avec bienveillance les explications eschatologiques ou bibliques destinées à ordonner un tant soit peu le chaos dans nos têtes, à gérer la terrible épreuve du non-sens que nous vivons depuis mardi, dans le deuil, la douleur physique et l’effondrement psychologique. On cède parfois sans le vouloir à de bizarres rêveries, à des questionnements sur la soi-disant intentionnalité cryptée des faits ou des dates. On se met à s’interroger sur la signification que peut avoir la ruine d’un État cent ans exactement après sa fondation. Ou sur la visite, annonciatrice peut-être d’un quelconque renouveau, d’un président français à quelques semaines de l’anniversaire, par un autre Français, de la naissance de cet État qui n’aura été entre-temps qu’une longue faillite.

La valeur symbolique des choses est aussi une manière de leur donner du sens, de construire ou de retrouver une cohérence, même négative, dans le désordre inexplicable et scandaleux de ce qui se passe. Et il est indubitable que des significations symboliques peuvent être trouvées non plus seulement dans l’explosion de mardi elle-même ou dans la place qu’elle occupe ou occupera désormais dans la chaîne des événements qui ont constitué l’histoire de l’État libanais, mais dans les dégâts qu’elle aura causés.

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Les ravages de l’explosion apocalyptique de mardi ont atteint presque toutes les parties de la capitale, à des degrés divers. Mais il est indubitable que les plus touchées sont celles du versant nord de la colline d’Achrafieh et de toute la façade maritime nord de la ville, jusqu’à Aïn el-Mreisseh et les collines qui le dominent, en passant par le centre-ville. Et au sein de cet ensemble, les dégâts les plus terribles, et surtout les pertes en vies humaines, sont ceux que l’on déplore tout le long des quartiers de Gemmayzé, de Mar Mikhaël et de leurs alentours, depuis le port jusqu’aux marches de Bourj Hammoud. Durant un siècle, ces quartiers ont été habités sur les hauteurs par l’aristocratie marchande, et dans leurs parties basses par une population migrante venue de la montagne, ainsi que par les réfugiés arméniens. Jusqu’au seuil des années 2000, Gemmayzé et Mar Mikhaël ont été constitués de rues bordées de petits artisans, de garages de mécanique et de toutes sortes de commerces. Dès les premières années du siècle, et conformément à une grande vague mondiale, cette région s’est transformée par l’arrivée de cabinets d’architectes, d’ateliers de stylistes et de peintres, et de galeries d’art parmi les plus importantes du Moyen-Orient. En même temps s’y développaient, à côté d’une conservation de bâtiments patrimoniaux traditionnels, de gros projets architecturaux représentatifs de la créativité contemporaine au Liban. Cette activité s’est ensuite élargie aux friches industrielles ou aux zones de hangars autour du port, elles aussi investies par les créateurs libanais et par les galeries d’art, tandis que, simultanément, les deux quartiers devenaient les lieux d’une vie nocturne emblématique de toute l’énergie que représentait Beyrouth, pour le meilleur et pour le pire.

Or c’est tout cela qui a été ravagé irrémédiablement par l’explosion de mardi. Sans larmoyer obscènement sur les dégâts matériels, alors que tant d’hommes, de femmes et d’enfants ont été emportés, c’est sur la force symbolique terrible de cet affreux constat qu’il faudrait s’arrêter. Ce qui a été réduit à néant le 4 août, c’est bien la créativité et la vitalité d’un peuple, vitalité incarnée par ses artistes et ses créateurs et par leur désir acharné, désespéré parfois, de continuer à exister, et à faire exister ce pays à travers l’art, la beauté et l’intelligence, et à travers un génie qui leur est propre. Pour cela, il leur aura fallu lutter dur, comme nous tous, contre la logique négative et morbide que représentent les pouvoirs politiques, leur corruption funeste et leur arrogante ignorance. Pour voir finalement tous leurs efforts, comme ceux de tant d’autres dans tous les domaines, terrassés en quelques secondes. Comme s’il fallait décidément que les puissances de l’ombre et de la mort aient, définitivement cette fois-ci, le dernier mot.

Par Charif MAJDALANI

Écrivain. Dernier ouvrage : « Des vies possibles » (Seuil, 2019).


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