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TÉMOIGNAGES

Les réseaux sociaux, de nouveaux lieux de prédation chez les jeunes ?

Les plates-formes de rencontres numériques sont depuis quelques années déjà bien implantées parmi les jeunes Libanais. Entre possibilité de décloisonnement et risque d’harcèlement, comment l’utilisation de ces applications est perçue par les étudiants libanais ?

Les réseaux sociaux, de nouveaux lieux de prédation chez les jeunes ?

Outre le harcèlement, l’usurpation d’identité et la sexualisation des plates-formes de rencontre, les étudiants libanais soulignent que certaines applications comme Tinder sont, malgré leur usage de plus en plus large, encore sujettes à un certain tabou dans la société. Photo Maryo Nakhoul

Snapchat, Tinder, Facebook, Instagram… Ces applications sont devenues aujourd’hui des incontournables de notre quotidien. L’humanité entière s’est dotée d’un nouveau réflexe consistant à « scroller », dès le réveil, l’écran tactile des écrans portatifs à l’affût de la moindre notification. Avec l’exportation mondiale de ces nouvelles technologies, c’est toute la vie sociale des individus qui s’est métamorphosée, faisant glisser les rencontres et les échanges vers une virtualité de plus en plus prégnante.

Dans les universités libanaises, où beaucoup d’étudiants tentent de s’émanciper des carcans traditionnels familiaux, ces applications font fureur. Et si énormément d’entre eux s’accordent pour vanter les bienfaits de ces moyens de communication qui font fi des barrières physiques, une grande majorité dénonce aussi certaines dérives concernant leur utilisation...Rania, étudiante en 2e année de journalisme à l’Université libanaise (UL), dévoile un premier effet pervers des plates-formes numériques de rencontre : le harcèlement. « Ces applications ont du bon, mais au Liban nous les utilisons mal. Par exemple, Facebook, c’est une application dont la plupart des gens se servent pour partager des photos et leur vie. Mais au Liban, les hommes s’en servent pour savoir si les femmes sont célibataires ou pas. Dès qu’ils pensent qu’une femme est disponible, ils envoient des messages et essayent d’appeler sans même avoir échangé avec elle », dénonce-t-elle.

Camille, étudiante en master de psychologie à l’Université Saint-Joseph (USJ), va dans le même sens : « Quand nous nous sommes quittés, mon ancien petit copain m’a harcelée sur tous les réseaux sociaux. Ce sont ces plates-formes qui lui ont donné l’opportunité de me parler et d’être insistant. » Roland, étudiant en 3e année de biologie à l’Université américaine de Beyrouth (AUB), évoque, quant à lui, une autre forme de harcèlement : « Régulièrement, je reçois des messages de comptes de femmes nues qui disent vouloir me rencontrer ou que je leur envoie des photos. Ce sont des faux comptes, des spams : mieux vaut ne jamais leur répondre, car une fois que la personne obtient des photos compromettantes, elle peut faire du chantage. Plus dangereux encore, les photos échangées sur Snapchat : surtout les nudes, qui parfois ressortent après une rupture… Ce fut le cas à Jamhour, où j’étais lycéen. Le garçon a fait circuler une photo auprès des élèves, des parents, de l’administration, créant un énorme scandale. »

À noter que ces formes de cyberharcèlement peuvent prendre plusieurs visages, dont celui de l’usurpation d’identité, apparemment très à la mode au Liban sur Tinder et Facebook. Qu’il s’agisse de timidité ou d’un simple jeu (un peu sadique) de la part de l’usurpateur, le résultat pour la victime est toujours dérangeant et source d’incompréhension, comme l’explique Juliana, étudiante en 2e année de journalisme : « Un jour j’ai trouvé deux profils de moi sur Tinder, dont aucun que j’avais créé. L’un était avec mon vrai nom, l’autre non, et mon âge était changé. Un des usurpateurs en question, dont je n’ai jamais connu l’identité, a même discuté avec une de mes amies sur l’application. Ils se sont donné rendez-vous dans un Starbucks, mais le type a disparu et a bloqué mon amie. C’était juste pour discuter comme ça, mais avec mon identité, et je ne pouvais rien faire pour l’en empêcher ! » Cette dernière revient par ailleurs sur le caractère particulièrement sexualisant de l’utilisation de Tinder chez les étudiants : « Ici, les jeunes utilisent l’application pour le sexe en majeure partie. Ils se rencontrent, quelques jours après, couchent ensemble et ne se rappellent plus », révèle-t-elle.

Si cet aspect-là peut jouer un rôle favorable à la libération des mœurs dans un pays encore gouverné par une morale rigide sur la question de la liberté sexuelle, il n’empêche que cette obsession du rapport sexuel peut devenir intempestif et nuire au caractère sain des rencontres. C’est le point de vue de Marie-Joëlle, étudiante en 2e année de relations internationales à l’USJ, qui a plusieurs fois supprimé l’application pour cette raison-là : « J’ai fait beaucoup de rencontres bizarres sur Tinder. Sur cette appli, les hommes sexualisent trop la femme, ils ont beaucoup d’attentes à ce niveau-là. Les sorties avec les hommes de Tinder sont toujours un peu malaisantes et désagréables à cause de ça. »

Un monde à part
Outre le harcèlement, l’usurpation d’identité et la sexualisation des plates-formes de rencontres, les étudiants libanais soulignent que certaines applications comme Tinder sont, malgré leur usage de plus en plus large, encore sujettes à un certain tabou dans la société. C’est ce qu’explique Marie-Joëlle : « Ma famille ne sait pas que j’utilise Tinder, et ça c’est quelque chose de très commun chez les jeunes. » Ce que Juliana confirme : « Beaucoup de jeunes aujourd’hui utilisent énormément Tinder, mais ne le disent pas, ils n’assument pas parce que ce n’est pas bien vu. »

Roland, lui, n’utilise son compte qu’à l’étranger. « Si on reconnaît une femme utilisant l’application, on va la traiter de fille facile, si c’est un garçon, de macho. Et ça c’est présent même chez les jeunes de mon âge, éduqués et issus de milieux favorisés. Ce qui est d’autant plus surprenant », confie-t-il. Mais ce qui revient encore plus régulièrement, c’est la dimension artificielle de ces identités visuelles que se créent les jeunes, qu’on peut comprendre comme une manière de tendre vers un idéal de soi fantasmé, mais qui in fine peut revêtir quelque chose de malsain et de potentiellement dangereux en ce qui concerne l’ancrage à la réalité. Maya, étudiante en littérature française au campus du Liban-Nord de l’USJ, s’en est vite rendu compte : « Il est vrai que ces plates-formes permettent de sortir de l’ennui de tous les jours, mais le problème c’est qu’elles nous font aussi sortir de la vie réelle ; on se présente d’une façon différente de ce que l’on est véritablement. Ce qui est à double tranchant : on voit des gens timides se transformer derrière leur écran, pour le pire parfois. »

Camille, quant à elle, voit derrière ces identités virtuelles une entrave au bon développement de la personnalité : « Les gens développent une personnalité fictive, c’est trop facile d’être accompli en tant que personne sur les réseaux, alors que dans la vie réelle c’est une toute autre histoire. Ça empêche les gens de grandir en tant que personne. »

Finalement, Maya conclut que « ce qui peut être dangereux, surtout quand on voit que tant de très jeunes utilisent ces applications, c’est qu’on ne connaît pas vraiment les gens avec qui l’on parle ». Et c’est pourquoi Khalil, étudiant en 3e année d’économie à l’Université libano-américaine (LAU), affirme logiquement qu’« il faut plus de communication et de prévention au niveau de l’utilisation de ces plates-formes, pour plus de sécurité. Les commentaires et réactions violents de certaines personnes peuvent avoir des effets très négatifs sur la psychologie des personnes ».

Des bienfaits tout de même
Malgré toutes ces dérives, des applications comme Tinder et Instagram continuent d’alimenter le quotidien des étudiants libanais. Comment l’expliquer ? La raison principale est la plus évidente : la possibilité de rencontrer d’autres étudiants partageant des points d’intérêts communs, tout en se sentant appartenir à une communauté. « J’ai fait de très belles rencontres sur Instagram. J’y ai rencontré ma meilleure amie, grâce aux amis en commun. Instagram est une plate-forme utile pour savoir qui aime quoi et qui pense quoi à propos de l’actualité sociopolitique. Facebook, c’est plutôt pour les gens que je connais déjà, pour garder contact », explique Marie-Joëlle. Ce que Camille confirme : « Il y a du bon pour ceux qui partagent des choses en commun de se rencontrer via des groupes. Par ailleurs, j’ai même une amie dessinatrice qui a rencontré énormément de monde grâce aux réseaux ; elle a trouvé un travail dans une galerie grâce à ça. »Andréa, étudiante en 3e année de littérature française à l’USJ, abonde aussi dans le même sens, soulignant que « ces plates-formes sont très utiles pour les étudiants, surtout pour ceux qui appartiennent à des communautés partageant des intérêts communs (musique, sport, activités sociales…), parce que cela leur permet de trouver des événements auxquels ils peuvent assister pour rencontrer des gens qui pourraient leur ressembler ». Marie-Joëlle va plus loin, suggérant que « ça reste un moyen très utile pour la communauté LGBT de pouvoir se rencontrer ». « La plate-forme permet de faire le pas vers l’autre, indique-t-elle. Au Liban, ça permet de rendre la communauté LGBT proche. »

Juliana, quant à elle, évoque un problème de plus grande envergure et que les plates-formes de rencontres permettent d’amoindrir : le cloisonnement communautaire et régional du Liban : « Ces applications aident les jeunes à se rencontrer. Par exemple, grâce à elle je peux parler avec des gens du sud ou du nord du pays. Il n’y a pas de frontières avec Instagram, pas de limites », s’enthousiasme l’étudiante.Alors, était-ce mieux avant ou pas ?

Le charme de la rencontre fortuite sur les bancs de l’université sera-t-il un jour complètement remplacé par celui des profils et des stories ? Et y avait-il moins de harcèlement avant ou de sexualisation dans les rapports ? On peut toujours se poser la question du passé et des valeurs du changement dans les sociétés, peu importe : rien ne sera jamais aussi certain que cette marche qui entraîne irrépressiblement l’humanité vers une évolution avec son lot de bienfaits et de perversités, et qu’il serait bien absurde de nier.




Snapchat, Tinder, Facebook, Instagram… Ces applications sont devenues aujourd’hui des incontournables de notre quotidien. L’humanité entière s’est dotée d’un nouveau réflexe consistant à « scroller », dès le réveil, l’écran tactile des écrans portatifs à l’affût de la moindre notification. Avec l’exportation mondiale de ces nouvelles technologies,...

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