Rechercher
Rechercher

Éclairage

Aide humanitaire en Syrie : tous les chemins mènent-ils à Assad ?

Le Conseil de sécurité des Nations unies a renouvelé ce week-end l’aide humanitaire transfrontalière en Syrie, mais avec une nouvelle réduction imposée par la Russie. L’objectif de Moscou : progressivement centraliser les fonds internationaux dans les mains de son allié syrien. Certains pays européens réfléchissent donc à des alternatives pour éviter le contrôle du régime sur leur assistance.

Aide humanitaire en Syrie : tous les chemins mènent-ils à Assad ?

Un Syrien portant des sacs d’aides de l’ONU à Saqba, le 11 mai 2016. Amer Almohibany/AFP

C’était un vote crucial pour le peuple syrien. Le Conseil de sécurité des Nations unies a voté samedi pour reconduire le mécanisme transfrontalier qui permet de livrer de l’aide humanitaire aux populations qui vivent en zones rebelles, dans le nord-ouest du pays. L’opération, indispensable à la survie de millions de civils saignés par une guerre décennale, est devenue l’enjeu d’un bras de fer diplomatique entre grandes puissances. Un affrontement aux conséquences tentaculaires – et potentiellement dramatiques. Pour l’instant, le Kremlin mène la danse.

Le dispositif, en place depuis 2014, a subi ce week-end une nouvelle amputation, exigée par la Russie et la Chine. Face à l’opposition de ces deux membres permanents du Conseil, l’Allemagne et la Belgique ont été contraintes de proposer l’utilisation pendant un an d’un seul point de passage à la frontière turque, à Bab al-Hawa, contre deux jusqu’à présent. Il y a six mois, Moscou – premier soutien de Damas – avait déjà imposé, à coup de veto, la fermeture de deux accès, l’un depuis la Jordanie et l’autre à la frontière avec l’Irak. Si ce système mis en place par l’ONU agace tant Moscou, c’est parce qu’il permet de livrer des tonnes d’aide humanitaire sans devoir se coordonner avec le régime syrien, que les Russes souhaitent voir en seul maître de la Syrie.

Lire aussi

A Idleb, les déplacés craignent le pire après le veto russo-chinois sur les aides

« Rien ne justifiait la réduction de l’accès à l’aide humanitaire. Ce n’est pas comme s’il y avait moins de personnes en Syrie qui dépendent de ce soutien. Au contraire, les besoins ne font qu’augmenter », assène Jomana Qaddour, chercheuse en charge de la Syrie au Atlantic Council, un think tank américain. Cette réduction, en l’espace de quelques mois, de quatre points de passage à seulement un survient alors que la Syrie s’enfonce toujours plus loin dans les abysses. Entre la pandémie du coronavirus, la crise économique et la dévaluation de la livre syrienne, des opérations militaires dans le Nord-Ouest (début 2020) et le Nord-Est (fin 2019) qui ont provoqué de nouveaux déplacements forcés de population, la crise humanitaire en Syrie – déjà catastrophique – n’a fait que s’aggraver. Dans un pays extrêmement fragmenté entre zones tenues par les forces loyalistes, les Turcs, les rebelles et les Kurdes, limiter l’aide transfrontalière reviendrait à priver du soutien dont ils ont désespérément besoin les populations qui vivent en dehors des territoires tenus par le régime.

« La Russie veut faire comprendre qu’Assad est aux commandes »

« Ne disposer que d’un seul point de passage (à la frontière turco-syrienne) va forcément limiter nos capacités à venir en aide au plus grand nombre. Cela va rendre nos opérations plus lentes et plus coûteuses. Plus dangereuses aussi : le Nord-Ouest syrien étant contrôlé par plusieurs groupes armés, la fermeture d’un accès va nous forcer à traverser des check-points tenus par différentes organisations », prédit Kevin Kennedy, coordonnateur régional des Nations unies pour la crise en Syrie. Difficile, également, de remplacer les opérations transfrontalières par des opérations dites « cross-line », soit des convois allant des zones tenues par le régime vers les territoires qui échappent à son contrôle. Exemple parmi tant d’autres : le camp de fortune de Rukban (Sud-Est), où au moins 10 000 personnes vivent dans des conditions effroyables, n’a pas vu un convoi de l’ONU depuis… le mois de septembre, faute d’autorisation du régime.

Initialement, l’Allemagne et la Belgique souhaitaient non seulement maintenir les deux accès à la frontière turque, mais également rouvrir le point de passage irako-syrien de Yaroubiyah, qui servait à alimenter en aide les régions sous contrôle kurde au nord-est de la Syrie –, avant d’être fermé à cause d’un veto russe en janvier dernier. Ils avaient finalement choisi de ne pas sauver Yaroubiyah dans le but de ne pas se mettre Moscou à dos, mais cela n’aura pas suffi à éviter un nouveau refus. Finalement, ils n’auront donc réussi à préserver que Bab al-Hawa. « Il a fallu faire des compromis », soupire Niels Annen, ministre adjoint allemand aux Affaires étrangères. « Les alliés du régime veulent persuader le monde qu’en raison des succès militaires de ce dernier, ce genre de mécanisme de l’ONU n’est plus nécessaire. La Russie veut faire comprendre qu’Assad est aux commandes et que la souveraineté de la République syrienne peut être restaurée. Pour eux, nos préoccupations humanitaires sont un obstacle à ce projet politique. » La centralisation croissante de toutes les opérations humanitaires de l’ONU dans la capitale syrienne pourrait renforcer le détournement de cette aide par le régime. Depuis le début du conflit, le président Bachar el-Assad a su habilement – et systématiquement – instrumentaliser le soutien international pour se renforcer militairement, financièrement et politiquement. Militairement, en coupant l’accès de l’aide aux zones qui échappent à son contrôle. Financièrement, en imposant de faire transiter ces fonds via des partenaires locaux proches du pouvoir. Politiquement, enfin, en parvenant à se positionner, au nom du respect de sa souveraineté nationale, comme la seule autorité légitime avec qui l’ONU peut se coordonner pour livrer le gros de son aide humanitaire. D’aucuns dénoncent une « soumission » au régime des agences des Nations unies opérant depuis Damas.

L’ONU relance l’aide transfrontalière en Syrie, réduite par Moscou

L’ONU relance l’aide transfrontalière en Syrie, réduite par Moscou

La question de ce détournement est d’autant plus brûlante que, lors d’une grande conférence de soutien à la Syrie organisée le 30 juin, près de 7 milliards d’euros d’aide humanitaire ont été promis par la communauté internationale. En tête de liste des plus gros bailleurs de fonds : l’Union européenne, les États-Unis, l’Allemagne, le Royaume-Uni et la France. Paradoxe : ces gouvernements qui ne reconnaissent aucune légitimité au clan Assad continuent, indirectement, de le renforcer en envoyant des millions vers Damas.

Dès lors, afin de mettre fin à l’instrumentalisation de l’aide, certains experts et activistes appellent ces nations à exiger des normes éthiques plus strictes ou à transférer leur argent via d’autres canaux. « Compte tenu du détournement de l’aide par le régime et du volume d’aide qui transite déjà par Damas, la priorité pour les bailleurs devrait être d’améliorer la gouvernance onusienne dans la capitale et, si les agences n’adoptent pas de meilleurs standards, alors d’envisager des financements hors du cadre de l’ONU, notamment en soutenant directement des ONG syriennes », estime Charles Thépaut, chercheur invité au Washington Institute for Near East Policy.

« Pas d’alternative »

Contourner, en partie, les agences de l’ONU travaillant depuis Damas pour éviter la mainmise du régime sur l’aide internationale. Un projet forcément controversé, tant les pays occidentaux craignent de fragiliser ce socle du multilatéralisme que sont les Nations unies, ou de se voir accuser de « politiser » la question humanitaire. L’idée semble toutefois faire son chemin dans certaines chancelleries occidentales.

« Nous restons discrets sur le sujet, mais il est vrai que nous étudions toutes les possibilités. Le Royaume-Uni, par exemple, réfléchit sérieusement à des alternatives », confie un responsable occidental sous le couvert de l’anonymat – une information confirmée par d’autres sources. Côté allemand, l’on suggère qu’une telle diversification des canaux est également envisageable : « Nous ne permettrons pas que nos ressources soient instrumentalisées par le régime Assad, insiste le ministre Niels Annen. Tout le monde doit comprendre que ce calcul (centraliser toutes les opérations de l’ONU à Damas) ne fonctionnera pas avec nous. » Il reste à savoir s’il est même possible de trouver une alternative à un dispositif d’une telle ampleur. De fait, c’est l’une des plus grandes opérations humanitaires au monde, avec des envois transfrontaliers de nourriture et de matériel médical qui aident, jusqu’ici, au moins 3 millions de personnes.

Lire aussi

En mal de devises étrangères, le régime syrien rackette ses citoyens

Que se passera-t-il dans un an si la Russie obtient la fermeture du tout dernier point de passage ? « Il est difficile d’imaginer que le volume d’aide nécessaire dans le Nord-Ouest puisse être fourni via Damas. Si le mécanisme transfrontalier prend fin, certains disent que les ONG pourraient remplacer les opérations de l’ONU. Mais ce n’est que partiellement vrai, car le volume d’assistance requis est tel qu’il est tout simplement inimaginable que des ONG puissent compenser la perte du système transfrontalier de l’ONU », assure Janez Lenarčič, commissaire européen à la gestion des crises. « En bref, si les opérations transfrontalières ne sont plus autorisées, il existe un grave danger qu’un grand nombre de Syriens soit poussé au bord du gouffre – voire même au-delà. Si certains pays sont à la recherche d’autres solutions viables, je leur souhaite bonne chance. J’espère qu’ils réussiront... Mais notre évaluation est qu’il n’y a pas d’alternative à l’aide transfrontalière. »


C’était un vote crucial pour le peuple syrien. Le Conseil de sécurité des Nations unies a voté samedi pour reconduire le mécanisme transfrontalier qui permet de livrer de l’aide humanitaire aux populations qui vivent en zones rebelles, dans le nord-ouest du pays. L’opération, indispensable à la survie de millions de civils saignés par une guerre décennale, est devenue l’enjeu...

commentaires (1)

Ces occidentaux sont comiques parfois ! Ils savent très bien que les aides humanitaires peucent cacher des aides militaires contre Bachar et qu'elles pourraient redeclecher la guerre ! mais Saint Vladimir veille ! Heureusement !

Chucri Abboud

14 h 10, le 14 juillet 2020

Tous les commentaires

Commentaires (1)

  • Ces occidentaux sont comiques parfois ! Ils savent très bien que les aides humanitaires peucent cacher des aides militaires contre Bachar et qu'elles pourraient redeclecher la guerre ! mais Saint Vladimir veille ! Heureusement !

    Chucri Abboud

    14 h 10, le 14 juillet 2020