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Nos Lecteurs ont la Parole

Peut-on aujourd’hui transmettre l’idée de « Liban » à nos petits-enfants ?

Peut-on aujourd’hui transmettre l’idée de « Liban » à nos petits-enfants ?

Photo d’archives M. Assaf

Le Liban… C’est où ? C’est quoi ? Comment peut-on être libanais aujourd’hui, quand on a vécu ailleurs pendant des années ?

Ma petite-fille fêtait ses 7 ans aujourd’hui. Elle est née à Toronto, son papa (mon fils) aussi, ainsi que ma fille. Moi-même j’y habite depuis plusieurs années, ayant quitté le Liban pour faire mes études aux États-Unis dans les années 70, je n’y suis plus retournée de manière permanente. J’ai surtout vécu dans des villes nord-américaines, Miami, Montréal et maintenant Toronto, alors qu’aujourd’hui encore, je me considère si peu nord-américaine.

Qui suis-je donc ? Libanaise, de cœur et d’esprit, encore et toujours. D’ailleurs davantage aujourd’hui qu’il y a dix ans ou vingt ans. Mais si peu libanaise aussi…

Comme beaucoup de Libanais, je me sens aussi un peu (beaucoup) française. Ma génération fut celle qui a connu les années de gloire au Liban. Les années soixante et soixante-dix… À mi-chemin et ayant emprunté le meilleur à la culture française et à la culture libanaise (sur cette notion de « culture libanaise », il faudra revenir et expliquer en profondeur…). Avec le recul, je clame à tout venant que les Libanais sont le produit de la « colonisation culturelle ». Mais, et peut-être est-ce cela le résultat de la colonisation culturelle, j’adore la langue de Molière, elle fait partie inhérente de ce que je suis, elle a tissé en moi une multitude de fils d’Ariane qui m’ont guidée vers des lieux mythiques et magnifiquement enrichissants.

Mais revenons à cette patrie, à ce pays où je suis née, à cette terre qui m’a nourrie, qui a vu naître mes ancêtres. C’est à cette terre que je reste attachée, viscéralement, même si j’ai souvent envie de la renier et de me réinventer une autre patrie.

Quand ma petite-fille m’a demandé il y a quelque temps de lui parler du Liban, j’ai dû d’abord, et comme il se doit, lui parler de notre planète (un peu à la manière du Petit Prince de Saint-Exupéry) et, me servant de l’ordi, j’ai affiché la carte de notre belle planète Terre, je lui ai montré le Canada (et Toronto où nous habitons), la France (patrie de son grand-père paternel), l’Italie (du côté de sa mère) et ensuite mon bon vieux Liban… Elle l’a évidemment trouvé minuscule, ce qui a bêtement blessé ma fierté de montagnarde ! Je m’empressai alors de lui démontrer à quel point ce « pays minuscule » regorgeait de richesses, et comment toutes les merveilles de la nature s’y retrouvaient : la mer, les chaînes de montagnes, les vallées, les plaines… Comment le climat y est réparti. Comment les saisons varient... J’essayai de lui expliquer que le bleu du ciel n’est à nul autre pareil et comment il se marie en toute harmonie avec le bleu de la Méditerranée. Je lui parlais de nos montagnes qui s’élèvent vers le ciel telle une offrande. J’essayais de lui représenter les soirs de pleine lune dans les campagnes, le chant des cigales, la multitude d’étoiles qui illuminent le ciel, la brise du soir et le doux murmure du feuillage dans les arbres, tout cela comme une musique céleste qui vient agrémenter le silence majestueux de la nature.

Je lui montrai les cèdres millénaires en lui expliquant que déjà, il y a des centaines et des centaines d’années, on en utilisait le bois pour construire des palais. Je parlai aussi de notre nature, qui donne des fruits en abondance, des plantes de toutes sortes, j’évoquais le parfum du thym et du basilic, je lui décrivis nos vignes, nos oliviers, figuiers, figuiers de barbarie, abricotiers, cerisiers, pommiers, bananiers, orangers, amandiers, grenadiers, et bien plus… Elle me dit alors : « Et pourquoi tu n’y retournes pas si c’est si beau ? » J’ai alors pensé au Liban d’aujourd’hui… C’est bien la même terre, les mêmes montagnes, la même Méditerranée, les mêmes cèdres…

J’ai donc voulu aborder la question, mais ne savais comment, par où commencer ? L’exercice est ardu car comment expliquer le Liban d’aujourd’hui à une petite de 7 ans.

Ce magnifique pays qui est devenu aujourd’hui inhabitable. On en parle en termes apocalyptiques… « Le pays s’effondre »… « Le Liban est en ruines »… « Le pays du Cèdre croule sous la violence »… « Les villes libanaises sont ensevelies sous l’ordure »…

Comment en sommes-nous arrivés là ?

Un beau pays, aussi beau soit-il, n’existe pas sans son peuple. Le peuple en est le cœur qui bat. Et quand ce cœur va mal, sa beauté n’est que leurre…

Mais venons-en au peuple… Justement.

Le Libanais/la Libanaise : un peuple bipolaire. Un peuple tout en paradoxes. Un peuple pétri de contradictions, un peuple d’extrêmes, un peuple d’un individualisme aberrant mais aussi capable d’un incroyable altruisme, un peuple hospitalier et généreux mais qui peut aussi haïr l’autre, le dénigrer, le mépriser, un peuple souvent incohérent dans ses démarches, ses croyances et sa politique, un peuple qui aime vivre et profiter de la vie et pourtant qui se l’empoisonne par des guerres intestines aussi absurdes que cruelles, un pays qui ne peut se sortir des conflits, un peuple généreux au-delà de tout, mais qui peut aussi faire preuve d’une avidité monstrueuse, un peuple qui aime la socialisation mais qui nourrit aussi l’inimitié. Un peuple éduqué mais souvent ignorant. Un peuple qui aime son pays, ses paysages, sa nature, mais qui n’a aucune conscience écologique et qui détruit tout sur son passage. Un peuple multireligieux, un peuple de croyants, et qui a voulu se donner en exemple de tolérance au monde entier, mais dont les institutions sont toutes à caractère confessionnel et conflictuel. Un pays où existent de grands intellectuels à l’avant-garde de la pensée et du progrès : poètes, écrivains, musiciens, peintres, metteurs en scène, mais où coexistent aussi des groupes qu’étreignent la misogynie, le sexisme, l’intolérance, l’esprit tribal.

Un pays né d’un miracle, mais un peuple qui n’a pas la grandeur et le sens de l’effort commun indispensables pour préserver et nourrir ce miracle.

Et aujourd’hui… Je regarde de loin. Je lis les journaux, les commentaires, les chroniques… La parole reste sensée, l’esprit est encore en éveil… La rhétorique imbattable … Les analyses de la situation pertinentes, la tristesse palpable, la volonté de s’en sortir et le désir de changement vivaces.

Mais alors quelle semble être la cause de cette chute dans un gouffre sans fond ? Les gens, me dit-on, ont faim. Comment peut-on avoir faim dans ce pays d’abondance ? Les gens n’ont plus d’espoir en l’avenir, les jeunes cherchent à partir. Les écoles sont en difficulté. Le salaire moyen est en dessous du seuil de pauvreté, alors qu’il existe une minorité de rapaces qui accumulent des richesses. La révolution (une révolution qui avait commencé comme un chant d’espérance et qui s’enlise aujourd’hui dans un statu quo désespérant) semble se heurter à un mur de silence, de mépris, d’indifférence…

Un gouvernement dans un pays « démocratique » ne doit pas oser se permettre de ne pas écouter son peuple, quand ce peuple ne demande qu’à nourrir ses enfants. Comment un président digne de ce nom arrive à faire la sourde oreille aux pleurs des enfants qui ont faim, à l’accablement et aux sanglots des mères qui entendent ces pleurs, à la détresse des pères de famille qui ne se sentent plus à la hauteur et qui parfois choisissent de se donner la mort par honte, par humiliation, par un sentiment d’impuissance sans égal qui sape leur fierté…

Ce président… ce gouvernement… toute la structure de gouvernants qui décide du sort de ces millions de gens. Eh bien ! l’histoire s’en rappellera. Ils portent sur leur conscience la déchéance qui afflige ce pays… Et la mort, tant physique que morale, de son peuple. Je ne suis pas politicienne. Je ne sais pas dans quelles horribles magouilles financières, économiques ou politiques ces gouvernants sont empêtrés. Je ne sais plus qui contrôle notre pays : la Syrie (autre pays agonisant), les puissances occidentales, l’Iran avec Hezbollah ? Je n’en sais rien. Mais n’y a-t-il plus une nation qui s’appelle Liban ? N’y a-t-il plus un peuple qui se dit libanais avant d’être maronite, avant d’être chiite ou sunnite, avant d’être pro-Aoun ou pro-Gemayel ou pro-Geagaa ? Ou pro-Hariri ? N’y a-t-il pas un peuple qui veut prendre la relève pour reconstruire, car il y aurait tant à faire. Oui il y a tant à faire et même en s’y prenant dès demain, cette génération risque de ne pas en voir les résultats. Mais il est impératif de commencer pour que nos enfants puissent mieux y vivre, vivre en paix, vivre en harmonie, vivre sans haine. Ces enfants qu’il s’agit d’éduquer, en commençant aujourd’hui même, en leur instillant le respect de l’autre quel qu’il soit, en leur insufflant un sens de civisme, d’appartenance à une nation qui s’appelle le Liban, ce Liban dont nous fêtons le centenaire. Il faut se mettre à la tâche avec une vision commune pour améliorer l’environnement, pour recréer des emplois équitables, des salaires justes. Il y a des pays qui sont arrivés à cela. Pourquoi ne les prenons-nous pas comme modèles. Le Libanais est intelligent, peut être versatile, généreux, altruiste, créatif, débrouillard, charitable. Mais il est impératif que ceux qui le guident soient exemplaires…

Et semblerait-il, il n’en est rien. Hélas.

Qui peut apporter les changements pour renverser cette situation qui semble vouée à un échec des plus tragiques ?

Ai-je le droit de prendre la parole, moi qui suis si loin, qui regarde, à travers deux océans, mon pays sombrer dans le vide ? Ai-je le droit de faire des recommandations, prodiguer des conseils de loin, alors que je suis assise bien tranquille derrière mon ordi, dans un pays prospère et pacifique ? Le Libanais/la Libanaise qui se débat actuellement pour s’en sortir a tout à fait le droit de m’envoyer paître.

Cependant… Je veux continuer à parler… Et ici, je veux faire appel à toutes les femmes, à toutes les épouses, les mères, les jeunes filles, pour qu’elles commencent à faire plus de bruit, mais un bruit porteur de renaissance, avec des propositions concrètes. Qu’elles fassent signer des pétitions, qu’elles écrivent dans les journaux, dans les revues, qu’elles passent à la télévision, qu’elles montrent qu’elles sont déterminées à changer les choses, à faire en sorte que leur fils ou leur fille ne se déracine pas juste pour ne pas mourir de faim, à faire en sorte d’arrêter l’épanchement de sang pour ne pas voir leur frère, leur fils, leur fiancé ou leur mari mort d’une balle dans la tête, en pleine jeunesse. On dit que ce sont les femmes qui souffrent le plus dans ces sociétés déchirées. Alors élevez la voix, demandez, redemandez... Exigez… Suppliez… Parlez…

C’est dans l’évangile de Matthieu qu’on lit : « Demandez, et l’on vous donnera ; cherchez, et vous trouverez ; frappez, et l’on vous ouvrira. Car quiconque demande reçoit, celui qui cherche trouve, et l’on ouvre à celui qui frappe. Lequel de vous donnera une pierre à son fils s’il lui demande du pain ? »

Marie-Thérèse IBRAHIM BALLIN

Toronto

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