Musique classique

« “Carmen” ne résume pas Bizet »

À l’occasion du 145e anniversaire du décès de Georges Bizet, le musicologue français Hervé Lacombe retrace, pour « L’Orient-Le Jour », les temps forts de la vie du compositeur de « Carmen ».

Portrait photo de Georges Bizet par Étienne Carjat.

Si la communauté musicale savante célébrera, en décembre prochain, le 250e anniversaire du génie allemand Beethoven, aujourd’hui, c’est au tour de Georges Bizet, l’un des remarquables romantiques français, trait d’union entre Berlioz et Debussy, d’être honoré, 145 ans après sa mort.

Bien que doté de dons exceptionnels, le compositeur Georges Bizet ne lègue qu’un héritage musical limité en raison de sa mort prématurée. Son approche réaliste a cependant laissé une impression durable sur l’école lyrique vériste du XIXe siècle. Lui qui avait déclaré que la seule façon de réussir véritablement était d’être allemand ou mort s’est ironiquement forgé une réputation posthume grâce à Carmen, son ultime et immortel opéra.

Très influencées par Gounod mais aussi Verdi et Wagner, les œuvres de Bizet se voient, de son vivant, mépriser et railler par la critique et bouder par le grand public. Hervé Lacombe, musicologue français, spécialiste de la musique savante en France aux XIXe et XXe siècles et de l’histoire de l’opéra, explique, pour L’OLJ, les raisons du désamour envers les chefs-d’œuvre du compositeur français, avant qu’il n’entre finalement dans l’histoire. « Bizet est un compositeur immergé dans cet univers particulier de la France du XIXe siècle. On ne peut comprendre ses idées et sa musique que si l’on garde cela à l’esprit », note d’emblée Lacombe. Le père de Carmen est imbibé de la culture de son temps, « formaté » par la conception musicale de son époque. C’est à partir de là qu’il va chercher à se créer une personnalité spécifique. Comment ? En composant. Élève exceptionnellement doué au Conservatoire de Paris, il intègre tout le savoir-faire académique du milieu du XIXe siècle. « C’est quand il part à Rome et y remporte le premier Grand Prix de composition musicale, considéré comme la récompense suprême, qu’il fera l’expérience de l’introspection, et même de la mise à distance de tout ce qu’il a appris. C’est à partir de là que Bizet va devenir Bizet », souligne Hervé Lacombe. Pourtant, son talent de compositeur a commencé bien avant à s’épanouir et à se manifester, comme le démontrent certaines de ses partitions de jeunesse, « très étonnantes », dont la plus célèbre serait la Symphonie en ut majeur dans laquelle apparaît, pour la première fois, sa personnalité.

Toutefois, d’après le musicologue français, cette dernière a été écrite comme un exercice au Conservatoire sans être jamais jouée de son vivant. Cette pièce ne sera présentée qu’à partir du XXe siècle et sera même interprétée en ballet : « Quand on l’a jouée, on a curieusement constaté qu’elle renfermait beaucoup du Bizet qu’on va connaître par la suite », assure Lacombe. Ainsi, à travers cette partition écrite avant l’âge de 20 ans, on découvre un compositeur qui a le sens de l’orchestre et de l’harmonie mais aussi une clarté musicale dans la forme.

Hervé Lacombe, musicologue français, spécialiste de la musique savante en France et de l’histoire de l’opéra. Photo Jean-Baptiste Millot

Entre deux dimensions

Dans la France du XIXe siècle, la grande carrière d’un compositeur se faisait à l’opéra. Bizet n’y fit pas exception. « Allant de cette sorte d’idéologie musicale de l’époque, il ne pense réussir sa carrière de compositeur qu’en écrivant des opéras », explique Hervé Lacombe, en indiquant qu’à cela s’ajoute son caractère qui affectionne l’expression des sentiments et du drame. Sur le plan professionnel, tous ses professeurs et ses camarades le reconnaissent comme l’un des plus doués de son époque. Quand « sa musique est jouée, même si les critiques ne l’aiment pas, tous reconnaissent qu’il a un talent exceptionnel et qu’il connaît parfaitement son métier ».

Au niveau du public, les choses sont plus compliquées. « Bizet veut être à la fois le compositeur qui réussit et qui suit les modes et, en même temps, il a de plus en plus envie d’exprimer quelque chose de personnel, de fort, de singulier, et donc quelque chose qui va le faire sortir du cadre de l’époque. Il est pris entre ces deux dimensions, ce qui fait que son œuvre est moyennement reçue et appréciée », avance Hervé Lacombe.

En plus, Bizet commence à s’intéresser à la musique allemande, très peu appréciée en France et considérée comme étant « très compliquée ».

D’abord hermétique à Wagner, l’estimant bizarre et complexe, il revient ensuite sur son jugement pour « devenir un grand admirateur de sa musique tout en ayant conscience qu’il ne faut pas l’imiter », selon le musicologue. Le style musical du compositeur allemand confirme donc le goût de Bizet pour un langage raffiné. Les critiques lui reprocheront d’ailleurs d’être trop wagnérien. Le compositeur français est « reconnu par le milieu musical, mais il n’a pas beaucoup de succès, ce qu’il vit d’ailleurs assez mal. Il ne se sent pas apprécié à la hauteur de son talent », précise Lacombe.

Ce n’est qu’après la mort de Bizet que son œuvre est redécouverte à partir de Carmen avec L’Arlésienne, Le Docteur miracle, Djamileh et Les Pêcheurs de perles. « Carmen ne résume pas Bizet. On a tendance à oublier qu’il a écrit d’autres œuvres », souligne Hervé Lacombe. « Après la création de Djamileh en 1872, les directeurs de l’Opéra-Comique ont apprécié le talent de Bizet. Ils lui ont commandé un nouvel ouvrage en plusieurs actes et il aurait finalement opté pour Carmen, la nouvelle de Prosper Mérimée », explique le musicologue français. À cette époque, deux directeurs représentant deux tendances, moderniste et traditionnelle, dirigeaient cet opéra : « Le vieux directeur a été épouvanté par le sujet de Carmen car elle représentait une femme de mauvaise vie et l’histoire finit par un meurtre, ce qui n’était pas du tout dans la tradition de l’Opéra-Comique. » L’autre directeur a défendu le projet qui a vu finalement le jour. C’est la mezzo-soprano Célestine Galli-Marié qui a proposé à Georges Bizet de revoir un certain air qui deviendra la fameuse Habanera. Un air qui « n’est pas de lui, il l’a composé à partir d’un motif emprunté à un compositeur espagnol, Sébastián Yradier ». Malheureusement, la création ne trouve pas son public à Paris. Épuisé et découragé, Bizet meurt à 36 ans d’une crise cardiaque, trois mois après la première de Carmen.

À quoi doit-il sa réussite aujourd’hui ? « Il a fallu que la culture sociale et musicale évolue un peu pour que tout ce qui pouvait paraître difficile musicalement devienne très facile aujourd’hui. Et c’est la représentation d’une femme libre et d’un meurtre sur scène qui ont été plus acceptés », selon le musicologue. Comment définir, au final, sa musique ? La réponse de Hervé Lacombe fuse : « La musique de Bizet, comme certaines partitions de Mozart, est à la fois raffinée et immédiate et parvient à un équilibre assez rare entre la légèreté et le tragique.

Allez à la découverte de Carmen et de ses autres pièces, tout aussi intéressantes ! »


Si la communauté musicale savante célébrera, en décembre prochain, le 250e anniversaire du génie allemand Beethoven, aujourd’hui, c’est au tour de Georges Bizet, l’un des remarquables romantiques français, trait d’union entre Berlioz et Debussy, d’être honoré, 145 ans après sa mort.

Bien que doté de dons exceptionnels, le compositeur Georges Bizet ne lègue qu’un...

commentaires (1)

Très bel article sur le compositeur de Carmen! Toutefois, il aurait été utile pour le lecteur qu'Hervé Lacombe attire son attention sur la grande admiration de Nietzsche pour la musique de Bizet en général, et pour Carmen en particulier. Voici ce qu'il en dit: "« L’action […] a gardé de Mérimée la logique dans les passions, la concision du trait, l’implacable rigueur »

Georges MELKI

11 h 46, le 04 juin 2020

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Commentaires (1)

  • Très bel article sur le compositeur de Carmen! Toutefois, il aurait été utile pour le lecteur qu'Hervé Lacombe attire son attention sur la grande admiration de Nietzsche pour la musique de Bizet en général, et pour Carmen en particulier. Voici ce qu'il en dit: "« L’action […] a gardé de Mérimée la logique dans les passions, la concision du trait, l’implacable rigueur »

    Georges MELKI

    11 h 46, le 04 juin 2020