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Dix réflexions intempestives sur le virus pandémique dit Covid-19

I. Les quelque trois millions de porteurs du coronavirus recensés représentent, ironiquement, une proportion infime, presque négligeable, de l’action du virus sur le monde ; ce sont les milliards d’individus confinés qui en révèlent l’étendue et l’ampleur, puisqu’il agit de sorte que ceux qui n’en sont manifestement pas atteints se comportent similairement à ceux qui le sont. En ce sens, l’ensemble de l’humanité en est, d’ores et déjà, la victime, quel que soit, au final, le nombre de ses hôtes effectifs ou celui des décès qui lui seront imputables.

II. Son mode opératoire imprévisible et insaisissable, constamment mutagène quant à sa configuration, quasiment ubique quant à son champ opérationnel, rhizomique quant à sa faculté de diffusion, schizoïde quant à ses effets, échappant en grande partie à la traçabilité et à la prévisibilité, n’ayant pas de remède connu ou accessible, fait qu’il correspond et répond parfaitement à la postmodernité tardive de ce temps, « janussienne », psychotique, ambivalente et bipolaire. En ce sens, il est le contemporain par excellence.

III. Cette efficience maximale, qui influe profondément sur l’économie générale de l’humanité – l’ensemble de la production et de l’action des sociétés humaines, de l’art à la guerre – porte à croire qu’il représente le messager d’un autre monde, venu transmettre une sommation particulière et radicale, puisque précédée de plusieurs avertissements moins bellicistes, mais tout autant manifestes: déforestation massive, fonte glaciaire, pollution paroxysmique, réchauffement et dérèglement climatique, disparition accélérée des espèces… Selon le principe qui intime de chercher à qui profite le crime, cet autre monde désigne en réalité le monde premier, l’écosystème englobant l’ensemble des êtres vivants, le grand berceau biologique qui, du coup, jouit d’un répit bien mérité ; l’ordre de cessation de la plupart des activités humaines ayant pour conséquence immédiate la reprise, même partielle et momentanée, de certains de ses droits régaliens, eux-mêmes source et condition nécessaires à l’existence et la survie de l’homo sapiens.

IV. Ce qui prouve que la culture – tout ce que l’homme a conçu et construit – a bel et bien atteint un seuil d’adversité critique à l’égard de la nature, et qu’elle ne peut donc perdurer dans sa dynamique actuelle, en tant que cataclysme généralisé, de plus en plus imminent et irréversible: telle est la portée seconde, eschatologique, du message viral qui sévit en ces jours et ces mois, et qui se veut la preuve irréfutable, s’il en fallait une, de l’aberration suicidaire et nihiliste à laquelle est parvenu la civilisation planétaire.

V. Économique, écologique, eschatologique, la sommation est donc nécessairement métaphysique. Toute construction sociétale et civilisationnelle est immanquablement la mise en action de la conception sous-jacente que se fait l’homme du cosmos, de son environnement, de lui-même et d’autrui. Si le mythe originel, le récit fondateur, en sa forme présente d’assujettissement total, d’exploitation à outrance, de consommation effrénée, de techno-scientisme comme unique acception de la vérité, d’obsession compulsive à la quantification, de mathématisation intégrale de toute réalité, y compris et surtout humaine, de règne sans partage de la domination biopolitique, ont mené conjointement à une pareille impasse colossale, c’est qu’en premier lieu une mutation métaphysique est nécessaire, et devra induire une réévaluation, sinon une transvaluation de tous les secteurs d’activités – politique, social, industriel, éducatif, culturel, éthique – de sorte à vivre, penser, créer, agir et produire en harmonie réconciliée avec la sphère circumterrestre, et non contre elle: portée troisième, ontologique et vitale, de la sommation virale.

VI. L’observation sommaire de l’évolution spatio-temporelle de cet agent viral convainc facilement qu’elle est loin d’être sporadique ou aléatoire, mais dotée d’un sens infaillible de la justice et de la rétribution: l’écrasante majorité de ses porteurs, la quasi intégralité de son théâtre des opérations se superpose au « monde développé », en l’occurrence la Chine, l’Europe occidentale et les États-Unis, en tant qu’aire géodémographique principalement responsable de la culture antinaturelle décrite plus haut, épargnant largement le « tiers-monde », ainsi que les pays et continents les moins riches et les moins développés, donc les moins redevables. En faisant du pays de l’oncle Sam son dernier front principal, son message s’est enrichi, à cet égard, d’une symbolique toute particulière.

VII. Coextensif non seulement de la géographique, mais surtout de l’histoire comprise dans son ensemble, depuis sa gestation en Orient jusque sa colonisation du Nouveau Monde, il aura repris en accéléré la longue marche vers l’Occident, axe inconscient des civilisations successives, entamée par l’Empire du Milieu pour investir progressivement l’hémisphère Nord selon une trajectoire héliotropique, du levant vers le couchant. Omniscient des affaires humaines, le messager pandémique les questionne et les défie toutes, par-delà les lieux et les siècles.

VIII. En infléchissant radicalement la marche du monde, en la forçant à opérer une pause généralisée, il n’est nullement une contingence ponctuelle dont la disparition des conséquences suit celle de ses effets ; il constitue déjà une reconfiguration substantielle des modes d’exploitation, de production et de distribution des ressources et des richesses, des structures sociales, des instances étatiques et internationales, de toutes les formes de grégarité et de coprésence humaine, des rassemblements événementiels et sportifs, des coutumes et des rites, des réunions familiales, conséquemment du mode de fonctionnement de la psyché humaine. Plus précisément, il s’agit d’un méta-événement qui, une fois advenu, ne disparaît plus, mais prend constamment de nouvelles formes.

IX. Ce faisant, il remet violemment l’humanité à sa juste place et face à ses limites inhérentes, celles qu’elle refoule incessamment au moins depuis les Temps Modernes, alors qu’elle représente le rejeton tardif de la création – à l’émergence duquel les galaxies, les étoiles, le soleil, la terre, les animaux, les plantes contribuèrent – qui, à force de jouer au démiurge, engendre immanquablement des monstres frankensteiniens, jusqu’à cet ARN nanométrique enrobé d’une bulle lipidique, qui se retourne de plein fouet contre lui. En ce sens, le prophète viral est tout autant le produit de la culture que de la nature, ou plutôt leur point de convergence thermodynamique, qui agit tel un balancier rétablissant l’équilibre perdu entre elles, agent apparemment nocif, ultimement salvateur, les invitant à recouvrer leur harmonie originelle, sous peine de périr toutes deux.

X. Il incarne donc le seul phénomène de type révolutionnaire en l’état actuel du monde, la première véritable révolution du XXIe siècle, qui peut, enfin, commencer.


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I. Les quelque trois millions de porteurs du coronavirus recensés représentent, ironiquement, une proportion infime, presque négligeable, de l’action du virus sur le monde ; ce sont les milliards d’individus confinés qui en révèlent l’étendue et l’ampleur, puisqu’il agit de sorte que ceux qui n’en sont manifestement pas atteints se comportent similairement à ceux qui le...

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