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Liban

Incapables de payer leurs études, de nombreux étudiants voient leur vie basculer

Victimes de la crise économique qui sévit au Liban, un grand nombre de jeunes sont confrontés, avec leurs parents, à de lourdes difficultés au niveau du paiement des frais universitaires. Une situation qui a forcé certains à changer de parcours.

Dans le contexte de la crise actuelle, l’AUB intensifie ses efforts pour constituer un fonds alimenté par des donateurs du monde entier. Photo A.K. Khalifeh, Wikimedia Commons

« Environ deux semaines après le début du confinement, j’ai dû abandonner l’université parce que je ne pouvais plus payer les frais de scolarité. La banque avait arrêté les prêts censés les financer alors que l’université me demandait de payer les montants dus pour les deux semestres. La remise de 10 % sur les frais que l’on m’accordait n’était pas d’une grande aide », confie Nada*, qui étudiait l’informatique à l’Université américaine de Beyrouth (AUB).

Pour Maribelle, aujourd’hui en 3e année de droit à l’Université libanaise (UL), l’instabilité financière a commencé dès le début de son parcours universitaire, quand elle était étudiante à l’Université Saint-Joseph (USJ). « Les factures se sont accumulées alors que les revenus de mon père ne cessaient de baisser. Notre situation n’a fait qu’empirer. À la rentrée 2019, nous étions au plus bas », confie-t-elle. L’étudiante est alors contrainte de quitter l’USJ et s’inscrit à la filière francophone de droit de l’UL, unique université publique au Liban. Propriétaire d’une agence de voyages et d’un pub, son père a été frappé de plein fouet par la crise économique et par le confinement dû à la pandémie de coronavirus. « Aujourd’hui encore, je dois de l’argent à l’USJ. Je dois aussi finir de rembourser des prêts bancaires qui remontent à ma première année », poursuit Maribelle.

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Dans les universités à travers le Liban, des responsables confirment l’étendue de la crise. À l’Université libano-américaine (LAU) par exemple, environ 45 % des étudiants avaient, jusque-là, besoin d’une aide financière. Durant l’année universitaire 2019-2020, ce taux est monté à 65 %. « Et nous nous attendons à ce que ce pourcentage atteigne plus de 75 % pour l’année universitaire 2020-2021, car le nombre des familles de la classe moyenne qui connaissent des difficultés financières est en croissance », explique Joseph Jabra, président de la LAU.

Selon Fadi Geara, vice-recteur aux affaires académiques de l’USJ, « depuis le début de la crise financière et des manifestations contre le pouvoir fin 2019, le paiement des frais universitaires a commencé à diminuer progressivement. La pandémie a accentué cette diminution ».

Étudiant en 3e année de droit à l’USJ, Mazen*, comme des centaines d’autres étudiants, a commencé à éprouver des difficultés pour payer les frais universitaires au début de l’année académique. « Je ne pouvais plus retirer d’argent suite aux restrictions bancaires. Ce à quoi il faut ajouter le poids de l’inflation galopante », explique-t-il. Au Liban, « les parents placent leurs économies à la banque, notamment pour pouvoir payer les frais d’université de leurs enfants », explique Talal Nezameddine, doyen des affaires étudiantes à l’AUB. « Avec le contrôle des capitaux informel, les restrictions bancaires et les menaces de ponction planant sur les dépôts des Libanais, il est de plus en plus difficile pour les familles d’assurer l’avenir de leurs enfants », poursuit-il. Dans ce contexte tellement imprévisible, comme il le qualifie, Mazen a « dû prendre de grandes décisions » qu’il n’aurait jamais cru devoir prendre à ce moment de sa vie. « J’ai été mis devant deux options : me soumettre à la réalité ou partir. Et c’est cette dernière décision que j’ai prise. »

Impacts de la crise sur la qualité de vie et le rendement des étudiants

Selon Verena el-Amil, présidente du club laïc de l’USJ et membre de Mada, un mouvement qui regroupe les étudiants des clubs laïcs de divers établissements universitaires, « nombreux sont les étudiants qui envisagent désormais de quitter les universités privées pour s’inscrire à l’UL qui n’était pas leur premier choix ». L’enseignement universitaire au Liban risque de devenir « exclusivement accessible aux classes supérieures de la population, au lieu d’être un droit fondamental », renchérit Dima, également membre du club laïc de l’AUB et de Mada.

Par conséquent, pour le mouvement Mada, un meilleur budget doit être alloué à l’UL, afin de maximiser son efficacité face à « un système éducatif au coût exorbitant, dans le contexte de la crise actuelle ». Cette plateforme estudiantine appelle notamment à ce que les frais de scolarité pour chaque année de tout le parcours académique d’un étudiant, aujourd’hui, soient fixés au coût de la première année. Mada préconise également la réduction des frais de scolarité correspondant à la période de la pandémie. « Comme nous étudions en ligne, en raison du confinement, nous avons demandé à l’université de réduire les frais de 50 %, puisque nous n’utilisons pas les services disponibles sur le campus », explique Salma, étudiante en 1re année de sciences infirmières à l’AUB, qui raconte que ses parents ont été obligés de s’endetter pour payer sa scolarité. « Plus tard, même cette option ne sera plus envisageable ! » déplore-t-elle en évoquant la pression qui pèse sur ses épaules. « Mes sentiments fluctuent entre déstabilisation, confusion et peur, parce qu’à tout moment, je pourrais être obligée de quitter cette université. Entre amis, nous discutons tout le temps de cela. Notre avenir est tellement incertain... » Mada appelle par ailleurs à une intervention du ministère de l’Éducation pour que les frais de scolarité soient tous convertis en livres libanaises au taux de 1 515LL pour un dollar. « Imaginez si le taux officiel est fixé un jour à 3 000LL pour un dollar. Les étudiants sont terrifiés à l’idée que les frais en livres libanaises doublent si la conversion des coûts établis en dollars se fait à ce taux », note Verena.

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« J’ai été obligée d’abandonner mes rêves... »

Salma, justement, décidera de la suite de ses études en fonction de la décision de l’AUB à ce sujet. « Le problème, c’est que la vie devient plus chère alors que les revenus de mes parents baissent », répète-t-elle. « La première option serait d’émigrer aux États-Unis et d’y retrouver mon père qui prépare nos papiers, ce qui me fait quand même peur », poursuit la jeune femme, avant d’ajouter : « Quitter mon pays me ferait souffrir aussi. » La seconde option serait de s’inscrire à l’UL. Décision difficile pour cette jeune fille qui a toujours rêvé d’étudier à l’AUB. « Cette incertitude face à mon futur m’empêche parfois de dormir. Elle me fait pleurer parfois aussi », lâche-t-elle dans un souffle.

Contrairement à Salma, Nada* se réjouit d’avoir quitté l’AUB. « Je pense que c’est la bonne option, surtout après les nouvelles politiques adoptées. J’ai réalisé que leur système ne me convient tout simplement pas. » Elle étudiera ainsi le cinéma à l’UL, puis les sciences politiques. « Vous ne savez pas à quel point je suis excitée ! » lance-t-elle, convaincue par son plan.

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Si les difficultés de paiement pèsent avant tout sur les parents, le poids de la situation économique affecte aussi les étudiants, leur qualité de vie, voire leurs résultats. « En 2e année, j’ai dû travailler après mes cours afin de subvenir à mes besoins et contribuer à payer certaines factures. Cela a affecté mes études, ce n’était pas facile pour moi de gérer les deux », se souvient Maribelle. De même, Nada avoue avoir « fait face à beaucoup de stress et d’anxiété » concernant le paiement des frais de scolarité. Elle se souvient de son « inquiétude constante » quant à son avenir. « La détérioration de ma santé mentale a affecté mes performances à l’université », explique-t-elle. C’est pour se décharger de ce fardeau, d’une partie du moins, que Nada a décidé de quitter l’AUB pour s’inscrire à l’UL.

Refaire sa vie, ici ou ailleurs

Maribelle, elle, se désole toujours d’avoir été contrainte de quitter l’USJ pour rejoindre l’UL. Un transfert qui a affecté sa vie sociale. « J’ai perdu le contact avec mes camarades de l’USJ. Je ne suis plus en mesure de retrouver mes anciens amis faute de temps ou compte tenu du changement d’ambiance. Cette situation m’a plongée dans des moments de grande dépression », révèle-t-elle. En tout cas, pour cette étudiante, « il est hors de question » de rester au Liban. « C’est dommage que le pays perde notre génération. Une génération qui est obligée d’émigrer alors que c’est elle qui est supposée bâtir le pays », regrette Maribelle.

Comme elle, Mazen souhaite émigrer. Il ne finira même pas son semestre à l’USJ. « J’ai choisi de prendre le risque d’économiser mon argent pour partir en France, si je suis accepté à la faculté de droit pour laquelle j’ai présenté ma candidature. Je pense que c’est, malheureusement, la meilleure décision à prendre, étant donné les circonstances et les opportunités limitées ici », estime-t-il.

*Le nom a été modifié à la demande de la personne pour préserver son anonymat.

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Les universités face à la crise

La crise économique, aggravée par la crise sanitaire, n’a pas ménagé les universités à travers le Liban. Pour aider leurs étudiants en difficulté financière, ces dernières ont lancé une série de mesures, parmi lesquelles le gel de toute augmentation des scolarités pour l’année prochaine, des prêts étudiants sans intérêt et l’échelonnement des paiements (LAU), l’augmentation de participation dans les bourses et la possibilité de régler la partie fixée en dollars de la scolarité en livres libanaises au taux de 1 515 LL (USJ). D’autres établissements, tels que l’USEK et l’AUB, ont organisé des levées de fonds et des campagnes de donations. L’USEK a également instauré un échelonnement des frais de scolarité, annulé les pénalités de retard et gelé les dates limites des versements.

Des mesures qui ont un impact sur les universités. « Le paiement au taux de 1 515 LL a généré une réduction de 25 à 30 % du pouvoir d’achat de l’USJ qui acquiert une grande partie de son équipement de pointe de l’étranger. Le budget pour l’année en cours sera largement déficitaire », explique ainsi Fadi Geara, vice-recteur aux affaires académiques de l’USJ.

De même, à l’USEK, la diminution des revenus générés par les frais de scolarité a provoqué une « augmentation des dettes de l’université », note Céline Baaklini, pro-recteur aux affaires estudiantines à l’USEK. À l’AUB, « pour atténuer les conséquences de la perte de valeur de la livre, l’université intensifie ses efforts pour constituer un fonds alimenté par des donateurs du monde entier », assure Talal Nezameddine, doyen des affaires étudiantes.

La LAU, quant à elle, qui consacre plus de 50 millions de dollars aux aides financières, a été obligée de réduire « considérablement son budget de fonctionnement, de reporter des projets et a lancé une campagne d’urgence afin de lever des fonds pour l’assistance financière aux étudiants », souligne Joseph Jabbra, président de l’université.





« Environ deux semaines après le début du confinement, j’ai dû abandonner l’université parce que je ne pouvais plus payer les frais de scolarité. La banque avait arrêté les prêts censés les financer alors que l’université me demandait de payer les montants dus pour les deux semestres. La remise de 10 % sur les frais que l’on m’accordait n’était pas d’une...

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