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Sur le point de décrocher leurs diplômes, les jeunes font face à une crise de l’emploi inédite

Alors que le chômage bat son plein, comment les étudiants en passe d’être promus vivent-ils ce moment tant attendu qu’est celui d’entamer leurs carrières professionnelles ? Entre appréhension, inquiétude et espoir, ils témoignent.

Rebecca Merhej. Photo Aquilna Khoury

Rebecca Merhej, journalisme et sciences des médias à l’Université libanaise : « Je ne peux pas me permettre de rester longtemps au chômage en ces temps difficiles »

« J’obtiendrai cette année ma licence en journalisme et sciences des médias, mais tenant compte de la situation lamentable que connaît actuellement le Liban, sur les plans économique et sanitaire, mon espoir de pouvoir intégrer le marché du travail s’est aminci.

Trouver un emploi actuellement est donc très difficile, pour ne pas dire quasi impossible. Je rencontre dans ma quête de travail deux types de difficulté : il y a peu d’opportunités d’embauche et l’expérience que j’ai déjà acquise demeure insuffisante. Pour remédier à cela, je cherche des stages afin d’acquérir une expérience qui me sera fort utile le moment venu.

Face à cette situation, mes sentiments fluctuent entre peur et inquiétude, peur de l’avenir et inquiétude de ne pas pouvoir réaliser mes rêves. C’est ce qu’éprouve, je pense, tout étudiant sur le point de décrocher son diplôme pendant une crise pareille.

Spécialisée en audiovisuel, je souhaite travailler à la radio ou à la télévision. Si je n’arrive pas à trouver un emploi dans mon domaine, je suis prête à chercher dans d’autres secteurs, même à l’extérieur du Liban. Je ne peux pas me permettre de rester longtemps au chômage en ces temps difficiles. »



Jad Azhari. Photo Jamil Azhari

Jad Azhari, architecture à l’Université américaine de Beyrouth : « Transformer cette crise en opportunité »

« Au mois de juin, j’obtiendrai mon diplôme d’architecte. Comme tous les nouveaux diplômés, je suis inquiet et un peu déçu du début risqué de ma carrière. La recherche d’un travail au Liban est désormais plus difficile. Ce n’est pas du tout ce à quoi je m’attendais. Pendant mes premières années d’études, j’envisageais de meilleures opportunités et une situation plus encourageante.

La crise économique actuelle a éliminé toute chance d’être recruté. Les employés qui ont déjà une expérience sont licenciés et les projets sont gelés. Donc je ne pense pas que les entreprises vont bientôt avoir besoin de nouveaux diplômés. Par ailleurs, je suis sûr que même si je décroche un poste, il sera moins bien payé que d’habitude, et je risquerai d’être renvoyé avec la moindre aggravation de la situation économique.

Personnellement, j’ai commencé à regarder des opportunités au Liban, sur les sites des entreprises d’architecture, un domaine qui fait face à beaucoup de difficultés en ce moment. Je suis intéressé par les entreprises internationales, mais cela fait des années que les nouveaux diplômés en architecture ne trouvent pas d’opportunités dans le monde, et encore plus difficilement au Liban et dans les pays arabes.

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Je dois toutefois tout essayer pour trouver un travail, tenter de saisir différentes opportunités, essayer auprès des petits studios aux stages non payants. Il est également probable que je rejoigne ma famille à Dubaï.

Il est vrai que le métier d’architecte rencontre trop de difficultés depuis un moment. Mais d’un autre côté, les qualités et compétences que j’ai acquises en architecture, comme l’esprit créatif, l’art de persuasion et la maîtrise de programmes de conception, peuvent me servir dans le monde du design et de la fabrication.

Si la recherche de travail ne me mène à rien, je penserai à lancer une start-up avec des amis, en investissant les services que nous maîtrisons et les connaissances que nous avons gagnées tout au long des cinq années d’études. Je pourrai peut-être transformer cette crise en une opportunité, au lieu d’attendre des années en recherchant un emploi. Travailler en free-lance, c’est normalement un risque, mais quand on n’a rien à perdre, ça devient une opportunité. »

Carole Kassouf, agronomie à l’École supérieure d’ingénieurs d’agronomie méditerranéenne de l’USJ, spécialisée en agriculture durable : « Je risque de ne pas pouvoir payer mes prêts universitaires »

« J’obtiendrai mon diplôme en juin. Toutefois, vu la situation économique, c’est très difficile de commencer à travailler immédiatement après l’obtention du diplôme.

Je souhaitais faire un stage durant ce semestre, car j’avais beaucoup de temps, mais à cause du coronavirus, tout a été annulé. Les stages augmenteront mon expérience dans mon domaine, et donc mes chances d’être recrutée.

Pour trouver un emploi, j’effectue des recherches sur internet. J’y trouve rarement des opportunités de travail. Et lorsque j’en trouve, les recruteurs demandent aux candidats d’avoir plusieurs années d’expérience dans le domaine. Si je ne trouve pas de travail rémunéré, je risque de ne pas pouvoir payer mes prêts universitaires. J’ai un peu peur en pensant au prochain pas à effectuer, car je ne sais pas si je trouverai un emploi ni combien de temps ça va prendre pour le trouver. J’ai peur aussi que les conditions économiques deviennent plus dures.

Je pense travailler dans l’agriculture, dans une entreprise agricole d’exportation de fruits et légumes, dans la viticulture, dans des laboratoires de recherche, comme le laboratoire de l’Institut libanais pour la recherche agricole (LARI), ou dans des projets de recherches menés par des ONG. Cependant, la majorité des caves au Liban sont des entreprises familiales, et l’État a arrêté les recrutements au sein du LARI.

Mes chances d’être recrutée ont diminué. La crise a obligé les entreprises à réduire le nombre de leurs employés. De plus, beaucoup d’agriculteurs ont cessé de planter car c’est devenu très cher d’importer les matières premières de l’extérieur, comme les pesticides, les fertilisants et les semences. La situation sanitaire a également aggravé la crise économique au Liban. En parallèle, l’État libanais ne s’intéresse pas beaucoup à l’agriculture, et au lieu de planter dans la Békaa, il encourage la construction dans la plaine. Or il faut encourager l’agriculture locale, car c’est un moyen pour échapper à la crise économique.

Ma spécialisation est un atout, car l’agriculture ne s’arrête pas et le monde a toujours besoin d’agriculture pour se nourrir. De plus, quand on termine sa spécialisation, on peut persévérer pour trouver du travail. »


Yara Chamoun. Photo Rita Chamoun

Yara Chamoun, master en marketing à l’USJ : « J’ai peur de rater le train »

« Je termine mes études en juin, mais vu la situation au Liban, je me sens démotivée pour travailler, consciente de ce qui attend les jeunes une fois le diplôme en main. Ainsi, malgré mon master, je risque de ne pas avoir l’opportunité de trouver un bon emploi ici, à la hauteur de mon diplôme. Titulaire également d’une licence en hôtellerie, j’ai commencé à postuler à l’étranger avant la pandémie du coronavirus. Aujourd’hui, mon projet de quitter le pays pour travailler, après l’obtention de mon diplôme en juillet, est tombé à l’eau.

Le problème au Liban, c’est qu’il faut avoir un minimum de trois ans d’expérience pour pouvoir postuler à certains postes. De plus, le domaine de l’hôtellerie est parmi ceux les plus touchés par la crise sanitaire, et à mon avis, les postes en marketing ne figurent pas parmi les priorités en termes de recrutement des entreprises aujourd’hui. Et à l’étranger, les salaires sont bien modestes, ce à quoi je ne m’attendais pas, et cela est dû à la crise économique internationale.

Je ne peux plus compter sur mes parents financièrement, surtout durant ces temps difficiles. J’ai peur de rester longtemps au chômage, je souhaite me prendre en charge. Je me sens parfois désespérer. À presque 24 ans, je suis supposée avoir décollé de mes propres ailes et gagner ma vie. C’est le moment de démarrer une carrière et construire ma voie, m’essayer dans plusieurs postes pour trouver celui qui me convient le mieux, et acquérir de l’expérience, afin de pouvoir lancer mon propre projet. À cause des conséquences économiques mondiales des suites de la pandémie, j’ai peur de rater le train, de tarder à être recrutée, ou même de trouver un emploi très mal payé qui m’empêchera d’économiser l’argent dont j’aurais besoin pour mon projet futur. »

Yara Kesrouani, administration des affaires à l’École supérieure des affaires (ESA) : « Le sentiment qui me paralyse est l’incertitude »

« Il y a un mois et demi, j’ai commencé mon stage de fin d’études chez Leo Burnett, tout en travaillant sur ma soutenance de mémoire en vue d’obtenir mon diplôme en juillet. Je peux me considérer chanceuse d’avoir obtenu ce stage, vu la situation économique. Je ne garderai peut-être pas cet optimisme lorsqu’il s’agira de décrocher un emploi à la hauteur de mes attentes.

Dans le cadre de mes recherches de travail, via LinkedIn et des sites de recrutement, j’ai réalisé que la plupart des entreprises ont arrêté les recrutements, suite à la crise économique aggravée par la crise sanitaire.

Mes recherches sont centrées sur les métiers de communication. Malheureusement, je sais que ce secteur souffre en ce moment, étant donné la situation financière difficile des entreprises qui, en temps normal, ont recours à ce domaine pour booster leurs activités. Pourtant, pendant cette pandémie, différentes façons d’utiliser ces métiers sont mises en place (e-commerce…). Ce domaine s’adapte en permanence en vue des situations, ce qui me permettrait peut-être d’être recrutée…

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Face à la crise, le sentiment qui paralyse toutes mes perspectives d’épanouissement personnel et professionnel est l’incertitude, ainsi qu’un sentiment d’impuissance. Je me pose beaucoup de questions et je me sens obligée d’envisager d’autres options (stages, travail à temps partiel…) qui me permettraient d’acquérir de l’expérience, afin d’utiliser au mieux cette période, en attendant des jours meilleurs. J’essaye donc de regarder ce moment d’inactivité positivement : c’est peut-être l’occasion d’affiner au mieux mon projet professionnel et d’apprendre de nouvelles compétences. Ainsi, pendant le confinement, pour élargir mes horizons, j’ai trouvé qu’un master à l’étranger – que j’avais prévu pour plus tard – serait peut-être une bonne alternative et pourrait me servir de tremplin. C’est effectivement ce que j’ai entrepris en envoyant mon dossier de candidature, sans pour autant laisser tomber ma recherche d’emploi. Toutefois, la situation économique et politique ne facilite pas non plus un départ à l’étranger.

La plus grande difficulté réside dans notre incapacité à mettre une date précise sur le moment où l’activité et le recrutement reprendront ;

l’avenir reste flou. Beaucoup vivent une importante frustration et pour certains, passer plus de temps sans activité n’est pas envisageable et est accompagné de plusieurs risques, tels qu’une répercussion négative sur les années à venir. »

Maria Magdalena Chalah, psychologie clinique à l’USJ : « Il faut savoir patienter »

« Je recherche un stage ou un emploi pour me faire de l’expérience, et pour pouvoir entamer un master. L’université nous aide à trouver des stages, mais c’est à nous de trouver un travail rémunéré pouvant être considéré comme un stage.

J’espère travailler dans des ONG, parce que j’aime être sur le terrain plus que recevoir des patients dans un cabinet. Et avec la crise, il est plus que jamais nécessaire de trouver un emploi. C’est une phase que l’on doit surmonter. Je me dis alors que je dois accepter des offres, malgré les défis qu’elles risquent de présenter, comme un lieu de travail éloigné ou un salaire bas. Il faut savoir patienter.

Je ressens une crainte quelque part quant à la chance de me faire recruter, mais je suis sûre que la société libanaise a besoin de nous, psychologues, parce que le mode de vie, les relations avec autrui ou entre parents et enfants ont beaucoup changé.

Si je ne trouve pas de travail, je risque de ne plus avoir la motivation ou la passion de travailler, de devenir de plus en plus anxieuse et de me replier sur moi-même. »



Rebecca Merhej, journalisme et sciences des médias à l’Université libanaise : « Je ne peux pas me permettre de rester longtemps au chômage en ces temps difficiles »

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