Rechercher
Rechercher

Un virus de souche

Dans notre doux pays, il en va de la vie publique comme de la vie tout court. En matière de santé, domaine essentiel entre tous, nombre d’entre nous se montrent incorrigibles d’indiscipline, d’imprévoyance, de laisser-aller, de fatalisme sinon de je-m’en-foutisme. Que l’exemple nous vienne d’en haut, que la classe dirigeante souffre des mêmes travers ne saurait, pour autant, nous servir d’excuse : surtout pas depuis cette sismique prise de conscience populaire qui se déclara le 17 octobre dernier.


Comme un peu partout, les autorités locales ont été prises de court par l’invasion du Covid-19 ; après les premiers errements quant au contrôle des passagers en provenance de pays à hauts risques, les responsables de la Santé ont certes réussi à maintenir la prolifération à des niveaux acceptables. Et puis les zèles se sont émoussés lors du deuxième train de rapatriements, où l’on a pu observer une effarante promiscuité à bord de certains vols, avec même la présence à bord de porteurs de bracelets rouges : autrement dit, d’involontaires convoyeurs de virus! C’est avec la même insouciance que l’on se fiait alors à la prudence et à l’esprit civique des passagers pour qu’ils aillent gentiment se confiner chez eux, sans autre forme de procès. Le résultat en est une inquiétante hausse des cas répertoriés, d’où les restrictions draconiennes édictées hier pour les prochains jours. C’est en pure perte, et en comptant sur un coupable relâchement des vigilances – autorités sanitaires, forces de l’ordre et citoyens confondus – que la pandémie nous aura offert une première période de grâce. Sur ce providentiel don des dieux, nul des protagonistes ne s’est donné la peine d’investir en redoublant de précautions ; face au spectre d’une seconde et redoutable vague de contaminations, reste donc à espérer qu’ils joueront le jeu, cette fois.


Mais notre histoire contemporaine est-elle autre chose qu’une lamentable procession d’occasions ratées ? Un siècle entier après la proclamation de l’État du Grand Liban, le sol national perdure vaille que vaille, survit à tous les coups assénés par de malveillants voisins – ou souvent par ses propres fils –, mais l’État, lui, reste à faire. Entre deux crises graves, c’est sur des sables mouvants que l’on s’est obstiné à replâtrer l’édifice national plutôt que de le restaurer. Ces fugaces durées de calme, de stabilité, voire de prospérité n’ont pas donné lieu à des dialogues aussi sincères que sereins sur des questions aussi cruciales que le perfectionnement du système politique, la promotion de la justice sociale ou encore la mise sur pied d’une stratégie de défense cohérente ; au contraire, la crasse médiocrité de l’establishment politique s’est ingéniée à semer les graines de conflits à venir. Imposé par les puissances, confié à la bien mauvaise gestion de la Syrie, l’accord de Taëf n’a guère tenu ses promesses. Pour n’en évoquer que deux, la déconfessionnalisation politique a débouché sur une sectarisation à outrance du débat politique, l’affairisme ambiant allant même jusqu’à se draper de considérations communautaires ; quant à la décentralisation administrative, elle se traduit de nos jours par la réapparition de cantons à populations dites homogènes, parfois érigées en républiques autonomes.


C’est sur ce tas de fumier institutionnel que s’est développé, des décennies durant, le plus dévastateur des virus qu’ait jamais eu à affronter le Liban : celui de l’incompétence, mâtinée de corruption. C’est sur ce sale terrain que se déroulent ces futiles règlements de comptes politiques dont l’enjeu est la future présidence d’une république en haillons. C’est là encore que les responsables, sans cesse en retard d’une guerre, se ralliaient, hier seulement (mais sans aller jusqu’à désigner les contrebandiers en chef) à l’impérieuse nécessité de boucler les passages illégaux vers la Syrie par où s’évadent fuel-oil et farine, tous deux produits subventionnés par l’État.

Est-ce assez pour doter l’État d’un certificat de bonne conduite au moment où il s’apprête à négocier avec le Fonds monétaire international ? À l’heure où la pauvreté assaille plus de la moitié des Libanais, où l’on voit déjà des malheureux faire les poubelles pour se mettre quelque chose sous la dent, bien fou est qui y risquerait le tout dernier de ses billets…


Issa GORAIEB

[email protected]


Dans notre doux pays, il en va de la vie publique comme de la vie tout court. En matière de santé, domaine essentiel entre tous, nombre d’entre nous se montrent incorrigibles d’indiscipline, d’imprévoyance, de laisser-aller, de fatalisme sinon de je-m’en-foutisme. Que l’exemple nous vienne d’en haut, que la classe dirigeante souffre des mêmes travers ne saurait, pour autant, nous...