Mois du jeûne

La solidarité du ramadan s’organise, mais les besoins sont immenses

« Certains n’ont même pas de quoi s’acheter du pain et du thé, ou une bonbonne de gaz », observe un ingénieur-restaurateur, à Saïda.

L’initiative « Iftar in a box » au service des plus démunis, notamment en cette période de ramadan, à Beyrouth. Photo Joao Sousa

Le mois de jeûne de ramadan qui vient de débuter a, cette année, une saveur particulièrement amère. Parce que les Libanais sont confinés à cause du coronavirus, qu’ils n’ont pas le droit de prier dans les mosquées, ni de se retrouver dans les restaurants autour des iftars quotidiens marquant la rupture du jeûne, ni même d’organiser des soirées familiales élargies. Des interdictions qui n’ont pas été totalement respectées au cours du week-end écoulé à Tripoli où des mosquées ont accueilli les fidèles pour les prières du soir, et dans la Békaa où des familles se sont déplacées d’un village à l’autre pour l’iftar. Mais de manière générale, pas de décorations de rues, ni d’achats effrénés pour garnir les tables des longues veillées, ni de balades nocturnes après la prière du soir (tarawih). Une situation à laquelle il faut ajouter la crise économico-financière et le confinement forcé qui ont fait émerger une catégorie de nouveaux pauvres, ceux qui ont perdu leur emploi, qui touchent une moitié de salaire ou n’arrivent plus à manger à leur faim depuis la dépréciation de la livre libanaise. Cette population appauvrie vient s’ajouter aux plus démunis qui ne s’en sortent depuis toujours que grâce aux aides.



Un plat chaud par jour
Il est vrai que le mois de ramadan est traditionnellement un mois de solidarité. Et la « zakat » ou aumône légale que se doit de pratiquer chaque musulman est le troisième pilier de l’islam. Mais en cette période exceptionnelle, la solidarité prend désormais une nouvelle forme, car les iftars organisés à l’intention des personnes âgées, des orphelins ou des personnes à besoins spécifiques sont aujourd’hui bannis.

L’aide s’organise alors, celle délivrée par les institutions et les hommes politiques certes, mais aussi celle de particuliers qui redoublent d’ingéniosité pour assurer et fournir aux plus démunis une ration alimentaire complète, un plat chaud à base de viande ou de poulet accompagné de lait caillé, de salade, de fruits, de dattes et de jus notamment. Car certaines familles manquent de tout, jusqu’au gaz pour cuisiner.

C’est dans cette optique que la plus haute instance sunnite du pays, Dar el-Fatwa, a organisé samedi une vaste campagne de collecte de fonds destinée à financer 17 associations humanitaires du Liban. Avec pour slogan « Vous n’êtes pas seuls », le mufti de la République Abdellatif Deriane a invité les membres de la communauté à faire preuve de solidarité envers les plus modestes, à se présenter personnellement au siège de l’institution pour y remettre leur contribution financière, ou à contribuer par téléphone ou via internet.


(Lire aussi : « Personne ne nous a proposé ne serait-ce qu’un sac de pain »)

On réfléchit déjà à l’après-ramadan
Au cœur de la chaîne de solidarité, l’initiative « Iftar in a box » (L’iftar dans une boîte) a pignon sur rue dans différentes régions du pays, initiée par des groupes de bénévoles soucieux d’aider les familles les plus vulnérables durant le mois de ramadan. Dans cette boîte d’une valeur de 20 000 LL, des aliments à cuisiner durant deux jours pour cinq personnes, avec les ingrédients nécessaires, compte tenu que la distribution, tenue de respecter les mesures de distanciation, se fait un jour sur deux et que chaque famille nécessiteuse recevra 15 boîtes durant le mois du jeûne.

Dans le quartier de Ras el-Nabeh à Beyrouth, où des habitants soutenus par des expatriés portent assistance depuis un bon mois déjà à quelque 400 familles touchées par la crise économique et le chômage lié au coronavirus, le ramadan est l’occasion d’offrir à ces familles des friandises supplémentaires, outre les cartons mensuels de denrées alimentaires. Il est aussi l’opportunité « d’aider les oubliés » des associations et partis politiques. « Les besoins sont si importants que nous devrons poursuivre nos efforts après le ramadan et préparons déjà les cartons du mois de juin », affirme Fadi Ghazzaoui à L’Orient-Le Jour.

Dans la région de Saïda, « un groupe d’ingénieurs et quelques bénévoles, une quinzaine de personnes en tout, se mobilisent aussi pour soutenir les nouveaux pauvres, ces familles au chômage ou gravement touchées par la crise financière », rapporte notre correspondant dans la ville, Mountasser Abdallah. Baptisée « La table de bienfaisance », la campagne assure quotidiennement quelque 150 repas chauds aux familles touchées par la crise. Des repas concoctés dans la cuisine du restaurant de Saad Ghazzaoui, ingénieur et membre de la contestation populaire, touché par la grande misère qui l’entoure désormais. « Les gens ne parviennent plus à subvenir à leurs besoins quotidiens, regrette-t-il. Certains n’ont même pas de quoi s’acheter du pain et du thé, ou même une bonbonne de gaz. » D’où l’initiative de fournir aux familles des plats chauds et des repas complets, qui sont livrés peu avant l’iftar. Parmi les bénévoles, Hassan, « convaincu de la responsabilité de chaque citoyen envers ces personnes qui souffrent », mais aussi Ahmad, chef cuisinier, qui « donne tous les jours de son temps pour exécuter les plats, avant de rejoindre sa famille, pour la rupture du jeûne ».



La hausse vertigineuse des prix
Dans la Békaa où notre correspondante, Sarah Abdallah, constate « un relâchement des mesures de confinement » en ce début de mois sacré pour les communautés musulmanes, certains ont même « bravé le couvre-feu nocturne, pour rompre le jeûne avec leurs proches et rentrer chez eux en pleine nuit ». Mais selon un habitant du village de Lala, « les habitants demeurent soucieux de respecter le confinement et les interdictions de regroupement, d’autant que les mosquées sont fermées ». Idem à Jeb Jennine et Hoch el-Oumara, qui s’appliquent à « respecter soigneusement les consignes de confinement ».

Mais le fait le plus marquant de ce début de ramadan dans la Békaa est sans aucun doute « l’augmentation folle des prix des denrées alimentaires », estiment les habitants. « Le kilo de viande de bœuf a atteint 30 000 LL et le kilo de mouton 40 000 LL. Cette hausse vertigineuse touche aussi les fruits et légumes, au point qu’un plat de fattouche ne coûte pas moins de 10 000 LL et que 100 000 LL par jour suffisent à peine pour chaque famille », dénoncent-ils. C’est dans cet état des lieux que s’organisent les aides humanitaires, une cellule de crise à Lala, une autre à Taalabaya, créée par l’association Waqf, et une troisième à Jeb Jennine, alimentée pour cette dernière par des associations ou des partis politiques.

Si les initiatives sont nombreuses, les moyens demeurent limités et les bénévoles qui craignent « un essoufflement de la solidarité » lancent des appels pressants aux âmes de bonne volonté et aux associations caritatives. Car les besoins se font plus pressants à mesure que la crise financière empire. Assurément, le soutien aux familles nécessiteuses devra se poursuivre après le ramadan.


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