Témoignage

Exactions en Syrie : 5 ans de quête, une plainte en France, un espoir de justice

L'ingénieur franco-syrien Obeida Dabbagh raconte son calvaire.

Clémence Bectarte, l'avocate de deux Syriens disparus et leur frère et oncle Obeida Dabbagh, le 24 octobre 2016 à Paris. Photo d'archives Stéphane de Sakutin. AFP

Ne pas savoir. Se ronger les sangs, pendant des années. Dormir en sécurité dans un lit en France et imaginer ses proches croupir dans un cul de basse-fosse en Syrie, avant d'enfin apprendre leur mort.

A l'heure où s'ouvre, jeudi en Allemagne, le premier procès au monde des exactions attribuées au régime de Damas, l'ingénieur franco-syrien Obeida Dabbagh, qui est pour sa part à l'origine d'une plainte en France, raconte son calvaire. C'est celui de dizaines de milliers de familles dont les proches ont disparu, happés par l'infernale machine de répression du régime de Bachar el-Assad. Les ONG les estiment à au moins 100.000, depuis le début du conflit en 2011. Arrêtés, torturés, disparus.

La plainte d'Obeida Dabbagh pour disparitions forcées, tortures et assassinats a abouti, pour la première fois en France, à l'émission fin 2018 de trois mandats d'arrêts internationaux contre de hauts dirigeants syriens. Parmi eux, Ali Mamlouk, ex-chef des renseignements, et interlocuteur pendant des années des services occidentaux.

La quête de M. Dabbagh, à la recherche d'informations sur le sort de son frère Mazen et de son neveu Patrick, arrêtés par les services de renseignements de l'armée de l'air en novembre 2013, a duré près de 5 ans. Jusqu'à ce 20 juillet 2018, où un fonctionnaire de l'état civil à Damas a tendu à sa belle-soeur deux certificats de décès, deux papiers laconiques qui ont immédiatement relancé des milliers de questions. "Où sont-ils morts? Comment? Où sont-ils enterrés? Peut-on même être certains qu'ils sont décédés?". Selon les certificats, "Patrick est mort deux mois après son arrestation, et mon frère quatre ans après. Patrick avait 19 ans, il a dû succomber sous la torture. Mazen... il avait 59 ans, il souffrait d'hypertension, peut-être qu'il n'a pas supporté les conditions de détention...".


(Lire aussi : En Allemagne, le procès d’un colonel syrien redonne de l’espoir aux victimes)

"Un petit interrogatoire"

Dans le salon de sa maison en région parisienne, l'ingénieur parle sans s'arrêter, refoule l'émotion, et pose sur la table les pages de son "dossier". Les courriers adressés aux présidents français François Hollande puis Emmanuel Macron, les démarches auprès du Quai d'Orsay, auprès de députés "amis" du régime syrien, et les réponses standard: "soyez assurés que..."

Les photos de son frère et de son neveu, visages avenants. Mazen était conseiller pédagogique au lycée français de Damas, Patrick étudiait en 2e année de faculté de lettres, lorsqu'ils ont été emmenés à la prison de Mezzeh, de sinistre réputation, près de la capitale syrienne. "Ils ont dit que ce serait l'histoire de quelques heures, un petit interrogatoire". La famille Dabbagh a su ce qui c'était passé durant les 24 premières heures de détention, grâce à un témoin raflé en même temps, qui a, lui, été libéré. "On leur a demandé d'attendre face à un mur, sans parler, debout. Ils sont restés comme ça 12 ou 13 heures. Patrick a essayé de rassurer son père. Puis ils ont été séparés. Mazen est entré dans une cellule, vous savez, dans les prisons syriennes, c'est 60 personnes dans quelques mètres carrés". Les derniers mots de Mazen, rapportés par le témoin, ont été: "arrêtez, arrêtez. J'étouffe".


(Lire aussi : Requiem pour une jeunesse syrienne sacrifiée)


Des jalons posés

Les prisons syriennes ont fait l'objet de multiples rapports d'ONG, plus terrifiants les uns que les autres. Des rescapés ont livré des témoignages glaçants. Le système de répression mis en place par les Assad père et fils a été documenté depuis 40 ans.

En 2014 est révélé le rapport César, du nom d'un ancien photographe de l'armée syrienne qui a fait défection et a emporté avec lui 55.000 photos de corps de prisonniers torturés, recensés par la bureaucratie syrienne. Mazen et Patrick ne figurent pas sur ces photos, puisqu'ils ont été arrêtés après la défection de César, mais lorsqu'il apprend la création de l'Office central de lutte contre les crimes contre l'humanité en France, Obeida Dabbagh décide de porter plainte. "Je me suis dit que je devais tout faire, même si ça ne servait à rien". La Fédération internationale des droits de l'homme se saisit de son dossier en 2015, le médiatise, et la procédure aboutit à l'émission des mandats d'arrêts en 2018.

"Le timing de la justice n'est pas le timing humain, mais petit à petit, les jalons sont posés. Et ça montre au régime qu'un jour, ils seront rattrapés", assure M. Dabbagh, pour qui le procès en Allemagne contre deux anciens membres des renseignements syriens "va permettre de montrer au monde ce qui s'est passé et se passe en Syrie". "J'espère qu'il y aura aussi un jour des procès en France. Les criminels seront châtiés et tomberont. Mais eux, ils auront la chance d'être jugés et bien traités en prison".


Pour mémoire

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Ne pas savoir. Se ronger les sangs, pendant des années. Dormir en sécurité dans un lit en France et imaginer ses proches croupir dans un cul de basse-fosse en Syrie, avant d'enfin apprendre leur mort.

A l'heure où s'ouvre, jeudi...

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