Deux hommes ; deux dirigeants installés tout au sommet de la pyramide du pouvoir ; deux styles, aux antipodes l’un de l’autre ; et pourtant, une même et fâcheuse propension qu’ont l’un et l’autre à remâcher la même boulette, à ressasser inlassablement leurs thèmes de prédilection.
Jeudi, en Conseil des ministres, s’offrait l’occasion d’un duo entonné au pas de charge, sabre au clair face à un insolent ennemi qui ne cesse de se répandre en injustes et malveillantes critiques. Ouvrant la séance, le président de la République, en militaire aguerri sachant fort bien que l’attaque est la meilleure des défenses, a accusé ses détracteurs d’avoir, en trois décennies d’exercice défectueux du pouvoir, mis à mal les institutions ; d’avoir conduit le pays à la ruine économique et financière ; et d’oser maintenant, s’indignait-il, réclamer des comptes à autrui pour les méfaits par eux-mêmes commis.
Mais c’était là pécher par excès de modestie. Car tout au long de sa tumultueuse carrière le général Michel Aoun peut se flatter d’avoir joué, lui aussi, en temps de paix comme en temps de guerre, un rôle de premier plan dans la plupart des conflits qui ont invariablement entraîné l’érosion des institutions et le grippage de la démocratie libanaise. Quant à la faillite, on ne saurait oublier que le parti présidentiel est étroitement associé au pouvoir depuis une bonne quinzaine d’années. Qu’il a longtemps accaparé le secteur de l’électricité, un des principaux gouffres financiers du pays. Et qu’il n’est donc pas, lui-même, à l’abri des questionnements.
Suivant à prendre la parole, récidivant en soirée dans un message télévisé aux citoyens, le Premier ministre s’est placé, d’emblée, avec dédain, au-dessus des futiles critiques dont il est l’objet, et qu’il a qualifiées de pétards mouillés. C’est bien entendu, justice lui a d’ailleurs été rendue plus d’une fois dans ces mêmes colonnes, Hassane Diab est un des rares dirigeants à n’être en rien éclaboussé par les scandaleux abus du passé. Là où ça ne passe pas, c’est quand le chef du gouvernement se dit loin au-dessus d’un débat politique qui ne l’intéresse pas davantage, du moment qu’il affirme s’être entouré de technocrates non partisans.
En réalité, et un peu comme le Bourgeois gentilhomme de Molière qui faisait de la prose sans s’en rendre compte, Diab fait bel et bien de la politique, mais en feignant, lui, de ne pas le savoir. Parfaitement politique était ainsi son avènement au Sérail, coaché qu’il était par un conglomérat de partis de même coloration et gravitant autour de l’axe syro-iranien. Même souffrant de daltonisme, le chef du gouvernement a eu tout le temps de constater à quel point lui-même et son équipe sont vulnérables aux souhaits, ingérences, injonctions et pressions de ces mêmes parrains ; à quel point aussi leurs querelles intestines sur les nominations de hauts-fonctionnaires, sur la stratégie de redressement financier, sur mille autres chantiers de réforme vouent l’Exécutif à la paralysie, aux promesses sans cesse renouvelées. Plutôt que la dette du pays, c’est le plan de sauvetage qui, sans cesse, se trouve ainsi rééchelonné.
Trop peu pour vous la politique vraiment, Monsieur le Premier ministre ? Essayez donc d’en faire autrement qu’à rebours.

