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Moyen-Orient - Analyse

La crise du coronavirus : une parenthèse ou un nouveau monde ?

S’il n’y a pas de déterminisme historique et que de nombreuses données restent inconnues, plusieurs raisons portent à penser que l’après-Covid-19 sera bien sombre.


Un couple portant des masques de protection à Rome hier. Vincenzo Pinto/AFP

Dans cette crise du coronavirus, nous naviguons tous à vue. On se bat contre un ennemi que l’on ne connaît encore que trop peu. Nous ne savons pas, avec certitude, si le virus peut ou non être transmis par voie aérienne. Nous ne savons pas pourquoi les pays du Sud sont pour l’instant, et si l’on en croit les statistiques officielles, moins touchés par le Covid-19. Le virus est-il sensible à la chaleur ? Ces pays risquent-ils alors d’être plus ébranlés par une éventuelle deuxième vague qui surviendrait à l’automne ? Il n’y a pas de réponses scientifiques solides, pour le moment, à ces interrogations. Nous ne savons pas non plus combien de temps le coronavirus sera le maître absolu du temps et de l’espace dans nos vies. Que la crise dure encore quelques semaines ou plusieurs mois, si ce n’est plus, qu’elle fasse 100 000 morts ou plus d’un million, qu’elle touche massivement les pays les plus fragiles ou non, qu’un vaccin soit trouvé d’ici à l’automne ou pas avant un an, le jour d’après sera, c’est une évidence, bien différent. Les données sont si floues et tellement susceptibles d’évoluer au cours de ces prochaines semaines qu’elles doivent nous conduire à la prudence et l’humilité dans l’exercice de prospective. Autrement dit : le monde de demain en l’état actuel des choses est encore, à l’instar de celui d’hier, celui de tous les possibles.

Comme de nombreux commentateurs l’ont souligné, chacun voit dans la crise la confirmation de ses propres analyses. Celle-ci est si totale, elle remet tellement en question chaque aspect de nos vies, que toutes les thèses mais aussi tous les espoirs et toutes les angoisses peuvent venir se greffer dessus. C’est une page blanche à partir de laquelle les oracles de tous les camps prédisent, respectivement, la fin de la mondialisation, le retour des frontières, la mort de l’ultralibéralisme, le début de la domination chinoise, ou encore la victoire de Big Brother. On peut voir dans cette crise la revanche des politiques rationnelles et des sachants, tout comme on peut considérer qu’elle risque au contraire de les délégitimer encore plus, eux qui n’étaient pas préparés à y faire face, et donner du grain à moudre aux populistes.

La droite dure y voit le renforcement des nationalismes et de la défiance envers ce qui lui est extérieur, la gauche radicale y voit la confirmation des fragilités d’une époque dominée par la logique des marchés, les collapsologues y voient la preuve de l’effondrement de nos sociétés, les écologistes y voient un signe de mère nature et l’occasion de rebâtir un monde plus vert, les fondamentalistes y voient un message de Dieu et un appel à un retour vers la foi, les internationalistes y voient la raison de renforcer la coopération internationale, les autres, souvent libéraux mais pas seulement, parfois gardiens du monde d’hier mais pas seulement, n’y voient rien d’autre qu’une crise sanitaire et espèrent un rapide retour à la normale.


(Lire aussi : Coronavirus : les personnalités décédées, hospitalisées, atteintes)


Un homme nouveau ?

C’est parce que toutes ces dynamiques cohabitent, qu’elles se disputent le pouvoir, parce que le monde de demain sera tout aussi politique que celui d’hier et que toutes les idées seront dans l’arène, que l’avenir immédiat est, comme toujours, incertain. « Les effets à moyen terme de la crise du coronavirus ne sont pas déterminés, non pas parce que nous ne disposons pas des instruments pour saisir le futur, mais parce que nous ne pouvons pas savoir comment les dirigeants – mais aussi les individus singuliers, les groupes sociaux et les acteurs économiques – vont réagir et agir, et encore moins interagir », écrit Nicolas Tenzer, président du Centre d’étude et de réflexion pour l’action politique (Cerap) dans un long article publié dans la revue Le Grand Continent et intitulé « De la prudence aux temps du coronavirus ».

Quelles dynamiques peuvent-elles l’emporter lors du jour d’après ? Les victoires idéologiques et politiques incarneront-elles des moments de rupture de sorte que, dans quelques dizaines d’années, on désignera cette crise comme un point de repère de l’entrée dans une nouvelle ère ? La crise du coronavirus est-elle une révolution susceptible d’enfanter un homme nouveau ? N’est-ce pas là une vision très utopiste de l’histoire ? Qu’est-ce qui empêchera, en effet, une fois la crise terminée, le retour du monde d’hier si ce n’est la contrainte ou, ce qui semble plus hasardeux, la révolution culturelle? Qu’est-ce qui nous empêchera, nous, citoyens d’un monde postmoderne biberonnés à la consommation de masse et qui circulons aussi vite et aussi souvent que les produits que nous adorons, de continuer de vivre comme si rien ne s’était passé ? L’homme a une incroyable capacité de résilience et d’oubli. « C’est une de nos grandes misères : nous ne sommes même pas capables d’être longtemps malheureux », écrivait Chateaubriand.

On peut débattre sur le fait que la crise sonne le glas de la mondialisation ou du libéralisme à outrance, mais on peut dès lors affirmer, sans vraiment risquer de se tromper, qu’elle ne signera pas la mort de l’homme prométhéen même si, le temps d’un moment, elle l’affaiblit et lui montre l’illusion de sa croyance en sa toute-puissance. L’homme d’après la tempête ressemblera à bien des égards et à n’en pas douter à celui d’avant. Et c’est cet homme, ces hommes plutôt liés par une communauté peut-être inédite de destin qui décideront en fonction de leurs choix individuels et collectifs, en fonction des décisions que vont prendre les États démocratiques tout comme les régimes autoritaires, si la crise du coronavirus n’était qu’une parenthèse ou si elle marque la naissance d’un nouveau monde qui, quoi qu’il reste de l’ancien et quoi qu’on en pense, ne pourra pas faire complètement table rase.

Coopération ou compétition ?

La crise du coronavirus a remis l’État au centre du village. L’État est celui qui protège et celui qui paye, celui qui décide et celui qui peut, au moins pendant la période de crise, ralentir le temps et contraindre l’espace. La crise est un test pour tous les États, dans leurs capacités à y répondre et à faire adhérer leurs populations à cette réponse.

Les États seront sans doute les principaux décideurs dans le monde d’après, conformément ou non aux choix de leurs citoyens et surtout à leurs propres intérêts. C’est là que le bât blesse. On peut décréter dans des tribunes la fin de la mondialisation ou celle des énergies carbones, mais tous les États n’y ont pas intérêt et tous les citoyens au sein d’un même État non plus. Si le monde de demain est dominé par la Chine, on peut douter par exemple du fait qu’il soit celui de la démondialisation. Le degré de coopération entre les États va être l’un des facteurs les plus déterminants de l’après-crise. De cela dépendront l’aide aux États les plus fragiles, mais aussi la circulation de l’information et d’un éventuel vaccin.

En l’absence d’un leadership américain, compte tenu de leur retrait volontaire, et alors que la crise bien que mondiale ne soit abordée – hors Union européenne – que d’un point de vue national, comment espérer que les États soient davantage dans une logique de coopération que de compétition ? Le fait d’être confronté à la même expérience au même moment peut-il renforcer la solidarité internationale, indispensable non seulement pour en finir avec le virus, mais pour affronter les grands enjeux du siècle, de la question écologique à celle du numérique et de l’intelligence artificielle ?


(Lire aussi : Au XXIe siècle, des épidémies moins meurtrières qu'au XXe siècle)


Tolstoï ou Dostoïevski

À partir de là, on peut imaginer au moins deux scénarios pour l’avenir, l’un écrit par Tolstoï et l’autre par Dostoïevski, ces deux géants russes derrière lesquels le philosophe et écrivain George Steiner voyait deux visions diamétralement opposées du monde et de la destinée humaine, l’une épique, l’autre tragique. Dans le premier, c’est l’humanisme et la rationalité qui triomphent du combat contre le Covid-19 et des douleurs qui en résulte. Dans le second, ce sont les forces obscures qui l’emportent. Dans l’un, on espère un monde plus juste, plus respectueux de la nature, plus pacifique et plus humain. Dans l’autre, on craint au contraire qu’il soit encore plus injuste, plus indifférent au sort de la planète, plus conflictuel et plus inhumain.

La bravoure et la générosité des soignants, la qualité de la réflexion intellectuelle, les signes d’amitié et les élans de solidarité nous font croire que l’avenir appartient à Tolstoï. La résilience de l’ancien monde, les égoïsmes primaires, les perspectives à venir d’États surendettés ou complètement faillis nous font penser qu’il sera celui de Dostoïevski.

La « pandémie du coronavirus va accélérer les tendances actuelles de l’histoire plutôt que de les remodeler », écrit Richard Haas, président du think tank Council on Foreign Relation dans la revue Foreign Policy. Confirmation du monde postaméricain et du déplacement vers l’Asie, défiance et critique envers la mondialisation, tentation des régimes autoritaires et des hommes forts, accentuation du poids de la technologie dans nos vies sont autant de dynamiques qui pourraient être renforcées par la crise du Covid-19. Si les visions de Tolstoï et de Dostoïevski ne peuvent jamais complètement triompher l’une de l’autre, la vie étant une tension permanente entre ces deux pôles, on peut considérer qu’à l’heure actuelle c’est plutôt le second qui domine. Bien que le pire ne soit jamais certain, il y a plusieurs raisons de penser que le monde de l’après-Covid-19, qui va hériter des tensions et des défaillances de l’ancien en y ajoutant une crise économique mondiale susceptible de fragiliser de nombreux États et d’encourager les comportements égoïstes, sera plus sombre que le monde d’hier.


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commentaires (2)

Article très intéressant, je pense après cette crise il y aura des régimes autoritaires,je parle de l'Europe, ils ont déjà commencé la Hongrie, et d'autres aussi . L'UE va se dissoudre, l'Italie par exemple , Salvini , veut sortir de l'Union et d'autres encore, c'est la fin de l'UE. J'espère que la Chine ( criminelle ) n'aura pas le pouvoir sur l'Europe. Il faut lire le livre d'Alexandre Adler: le nouveau rapport de la CIA , comment sera le monde de demain.

Eleni Caridopoulou

17 h 19, le 14 avril 2020

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Commentaires (2)

  • Article très intéressant, je pense après cette crise il y aura des régimes autoritaires,je parle de l'Europe, ils ont déjà commencé la Hongrie, et d'autres aussi . L'UE va se dissoudre, l'Italie par exemple , Salvini , veut sortir de l'Union et d'autres encore, c'est la fin de l'UE. J'espère que la Chine ( criminelle ) n'aura pas le pouvoir sur l'Europe. Il faut lire le livre d'Alexandre Adler: le nouveau rapport de la CIA , comment sera le monde de demain.

    Eleni Caridopoulou

    17 h 19, le 14 avril 2020

  • Votons et agissons pour et dans "la perspective épique"

    Chammas frederico

    14 h 38, le 14 avril 2020

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