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Nos lecteurs ont la parole - Christelle Kairouz

Hibernatus

Depuis plusieurs semaines, nous avons tous été embarqués dans un voyage surréaliste à l’autre bout de notre monde. On nous a dit à la dernière minute : « Vite. Fais tes valises. Prends l’essentiel. On part. » Dans l’urgence, quelque 3,4 milliards de Terriens se sont précipités pour rassembler un kit de survie en oubliant bien souvent les biens de première nécessité. Rares sont ceux qui se sont assis sur la valise avant de la boucler. Ils pensaient tous que ce voyage improvisé serait de courte durée... Sans même avoir eu le temps de se retourner pour dire au-revoir, une fois les douaniers masqués dépassés, ils comprirent que le billet qui leur avait été donné était celui d’un voyage sur place, hors du temps et de l’espace. L’avion ne décollera pas. Le train restera à l’arrêt et le bateau à quai. Les citoyens d’un monde en déroute découvrent alors leur destination, à leur plus grande stupéfaction. Le périmètre concerné s’appelle « résidence surveillée ». Pour la plupart d’entre eux, les portes ne donnent ni sur le sable, ni sur la neige, ni sur les arbres. À peine osent-ils regarder à travers le hublot, se pencher pour vérifier si un voyageur est tombé à l’eau, s’il fait le grand saut ou s’il nage sur le dos.

Chez vous comme chez moi, la cire de Tussauds a recouvert les monuments, les touristes et les passants. Les drapeaux blancs ne sont plus des signes de paix mais des offensives masquées. À Manhattan, des corridors humanitaires se mettent en place dans les structures hospitalières, dans des navires de guerre et même dans les allées de Central Park. Réfugiés dans les tranchées improvisées de leur maison, les enfants y font l’école buissonnière en découvrant le fléau d’une guerre que l’on s’était tous promis de leur épargner.

Ici comme ailleurs, chaque souffle de vie qui s’éteint détone plus fort que les obus de notre guerre civile. Chaque survie est une contre-attaque qui esquisse le retour à une trêve. Chaque jour qui passe ressemble à un 11-Septembre.

Ici comme ailleurs, la population civile et le personnel médical sont délibérément ciblés sans que le droit humanitaire ne puisse s’appliquer. À New York, la police contaminée devient, contre toute attente, elle-même une menace à notre sécurité. Quant aux médecins et aux infirmiers, ils restent en première ligne notre dernier rempart contre le chaos qui se dessine un peu plus, jour après jour, derrière nos hublots.

La ceinture bien attachée au périmètre assigné, nous réalisons soudain que nous sommes bloqués dans un présent dont nous ne voyons pas le futur, et dont le passé décomposé nous a fait prisonnier. Ici, sans longue vue, à l’unisson dans la discorde, nous avons de plus en plus de mal à trouver l’horizon d’un monde où le Nord ressemble au Sud et où l’Est est à l’Ouest. Un monde en suspens qui retient son souffle pour survivre et enfin respirer, sainement, durablement et surtout librement.

Dans cette épopée sanitaire, Christophe Colomb, confiné entre deux immeubles ayant déjà conquis le ciel, est le seul homme à pouvoir résister en paix à l’oppresseur. Du haut de la place qui porte son nom, il nous enjoint de garder le cap pour ne pas perdre de vue mon Liban et notre Afrique, déjà sous respiration artificielle au Burkina Faso, au Mali, en Côte d’Ivoire et au Ghana. Oui... pendant que nous faisons du surplace, il y en a un qui se déplace à toute vitesse, sur tous les méridiens, en n’épargnant aucun hémisphère...

« Maman, on arrive quand ? » Je regarde alors mes voisins, tous assis très loin de moi. Soudain, nous nous ressemblons dans toutes nos différences. Dans ce « melting pot » camouflé, nous n’avons plus de couleur, de religion ou d’origine mais un espoir commun : celui du retour. Voilà désormais « l’American Dream » des victimes de cette prise d’otages universelle.

« Je ne sais pas les enfants, j’ai l’impression que l’on s’est encore perdus. »

Ici aucun général ne tient ses troupes, aucun GPS ne nous indique la route, aucune directive ne défie la dérive. Mais une leçon sera apprise à l’école buissonnière : elle s’appelle « humanitaire ». Désormais, les enfants n’ont plus besoin d’en chercher le sens dans le dictionnaire. Ils ont appris à lire entre les lignes pour faire de leur hibernation leur plus belle expédition.

On dit que les voyages forment la jeunesse. Oui... Tous les voyages... Peut-être bien celui-là même que nous faisons sur place.

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « courrier » n’engagent que leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement le point de vue de L’Orient-Le Jour.

Depuis plusieurs semaines, nous avons tous été embarqués dans un voyage surréaliste à l’autre bout de notre monde. On nous a dit à la dernière minute : « Vite. Fais tes valises. Prends l’essentiel. On part. » Dans l’urgence, quelque 3,4 milliards de Terriens se sont précipités pour rassembler un kit de survie en oubliant bien souvent les biens de première nécessité. Rares sont ceux qui se sont assis sur la valise avant de la boucler. Ils pensaient tous que ce voyage improvisé serait de courte durée... Sans même avoir eu le temps de se retourner pour dire au-revoir, une fois les douaniers masqués dépassés, ils comprirent que le billet qui leur avait été donné était celui d’un voyage sur place, hors du temps et de l’espace. L’avion ne décollera pas. Le train restera à l’arrêt et le...
commentaires (1)

Magnifique, quelle belle plume, chaleureuse, généreuse et bien vivante, merci de partager votre "voyage".

Avette

17 h 19, le 07 avril 2020

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Commentaires (1)

  • Magnifique, quelle belle plume, chaleureuse, généreuse et bien vivante, merci de partager votre "voyage".

    Avette

    17 h 19, le 07 avril 2020

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