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Moyen Orient et Monde

« Crier victoire trop vite, face au coronavirus, est irresponsable »

Entretien express

William Dab, professeur émérite d’épidémiologie au Conservatoire national des arts et métiers (CNAM) et ancien directeur général de la Santé en France entre 2003 et 2005, répond aux questions de « L’OLJ ».

24/03/2020

Le coronavirus a déjà fait plus de 15 400 morts dans le monde, et les pays touchés adoptent des stratégies différentes pour endiguer la maladie, notamment en termes de confinement ou de dépistage. Alors que tous les regards sont portés vers la chloroquine comme possible traitement contre le Covid-19, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a condamné hier l’administration de médicaments aux patients infectés par le nouveau coronavirus avant que la communauté scientifique ne se soit accordée sur leur efficacité, mettant en garde contre les « faux espoirs » qu’ils pourraient susciter. L’Orient-Le Jour fait le point avec William Dab, professeur émérite d’épidémiologie au Conservatoire national des arts et métiers (CNAM). Titulaire de la chaire hygiène et sécurité entre 2001 et 2020, il fut également directeur général de la Santé en France entre 2003 et 2005, période pendant laquelle il eut à gérer la crise du SRAS, cousin du virus qui sévit actuellement.


Comment expliquer que le taux de mortalité du coronavirus varie autant entre les pays ? Pensez-vous que la Chine n’avance pas les chiffres réels de décès ?

Pour calculer un taux de mortalité, on met les morts au numérateur et les malades au dénominateur. Or, le nombre de malades est étroitement lié au nombre de tests que l’on fait. Le taux de mortalité ne veut donc pas dire grand-chose en soi parce qu’il reflète surtout le nombre de tests effectués. Selon les pays, le taux est parfois inférieur à 1 % et parfois supérieur à 4 %. Le taux en lui-même est difficile à interpréter. Concernant la Chine, je ne pense pas que ce pays s’amuse à masquer le nombre de décès. Il y a eu un retard dans l’information en décembre, c’est évident pour tout le monde, mais aujourd’hui je ne vois pas l’intérêt qu’aurait la Chine à cacher cela, c’est très coûteux pour son image.


Les pays ont différentes approches pour tenter de gérer la crise, notamment en termes de port de masques, de confinement ou de dépistage. Quelle est selon vous la meilleure stratégie pour empêcher la propagation du virus ?

Il y a beaucoup d’incertitude quant à cette crise, donc chaque pays a un peu tâtonné. On peut remarquer que l’OMS n’a pas donné de consignes claires à l’ensemble des pays, donc chacun est parti en ordre dispersé. Au moins, ça permet objectivement d’avoir du recul aujourd’hui sur les pays qui ont une situation favorable et ceux qui ont une situation défavorable. La stratégie qui semble le mieux fonctionner, c’est celle du port du masque généralisé, du dépistage très étendu et d’un isolement strict des personnes testées positives. C’est ce qu’on a vu en Corée du Sud, à Singapour, au Japon, mais aussi en Allemagne. C’est la stratégie qui donne les meilleurs résultats en termes de risques. Il faut être prudent car cette histoire est loin d’être terminée, nous ne sommes qu’au début. Dans les pays qui ont très peu de cas aujourd’hui, est-ce qu’il va y avoir un réveil tardif et une épidémie qui sera relancée plus tard ? On ne le sait pas, mais l’avantage de cette approche est qu’elle a évité la saturation des systèmes hospitaliers. Il y a un étalement dans le temps de l’épidémie, qui semble actuellement la solution la plus « heureuse ». Concernant le dépistage systématique, c’est la solution, comme c’est le cas pour toutes les maladies infectieuses. Si on a un nombre de tests suffisant, c’est la stratégie gagnante parce qu’à ce moment-là, on n’isole que ceux qui sont positifs. La France est en capacité de faire 4 000 à 5 000 tests par jour, pas plus. Les Allemands en font 20 000 par jour depuis un mois. Il faut qu’on soit capable de faire des tests à grande échelle et d’isoler strictement ceux qui sont positifs, c’est la manière dont on pourra sortir d’un confinement généralisé.

Dans un monde idéal où les stocks de masques seraient quasiment infinis, c’est évident qu’on serait protégé si tout le monde en portait puisque c’est une barrière importante pour la réduction des risques. Et c’est d’autant plus important qu’on sait qu’on peut être parfaitement asymptomatique et contagieux. Mais dans beaucoup de pays, on est à court de masques. En France actuellement, on n’est pas capable de protéger correctement les soignants.


Que pensez-vous de la chloroquine comme possible traitement contre le coronavirus ?

La chloroquine est une bonne idée. Je pense qu’il faut respecter la démarche habituelle de tests de médicaments, qui est de faire un essai thérapeutique dans lequel il y a un tirage au sort de gens qui reçoivent le médicament et d’autres qui reçoivent soit un traitement de référence, soit un placebo. C’est d’autant plus important dans le cas de la chloroquine parce que, entre la dose habituellement utilisée et la dose mortelle, l’écart n’est pas très grand. Si la dose habituelle est multipliée par trois, elle est mortelle dans 100 % des cas. On a déjà vécu ça en France ; à l’époque du chikungunya lorsqu’on faisait des tests in vitro, la chloroquine était très efficace. Ensuite, on a fait un essai thérapeutique et cela a montré qu’in vivo, chez l’homme, il n’y avait pas cette efficacité, donc la chloroquine a été abandonnée comme traitement de cette maladie. Et tous ceux qui disaient qu’il fallait mettre tout le monde sous chloroquine pour soigner le chikungunya étaient dans l’erreur.

L’autre élément qui doit être évalué, c’est dans quelle mesure ce médicament sera capable de sélectionner des souches résistantes. On sait que les traitements antiviraux peuvent rapidement sélectionner des souches résistantes, auquel cas le médicament fonctionnerait quelques semaines, mais pas plus.

Il est tout à fait possible qu’on ait une véritable piste thérapeutique et il faut la tester, notamment parce que dans la situation dans laquelle nous sommes, il ne faut rien négliger. Mais crier victoire trop vite est pour moi irresponsable. Surtout qu’il ne faut pas donner de faux espoirs aux gens parce que cela va relâcher les mesures de confinement et le respect des distances physiques. Les gens vont se dire que le médicament est trouvé et que ce n’est pas la peine de s’en faire. C’est d’ailleurs le discours du président américain. C’est possible que nous l’ayons, et nous aurons la réponse très rapidement puisque les essais en bonne et due forme sont en cours au niveau français comme au niveau européen. En attendant, il faut être très prudent.


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