Le bâtiment de la CNSS à Beyrouth. photo d’archives
Bir Hassan, le matin, 7h. Dans la cour d’entrée de l’immeuble de la Caisse nationale de Sécurité sociale (CNSS), la foule commence à se former. Devant le portail fermé de l’immeuble, elle s’agglutine progressivement, prête à s’engouffrer. Il faut retenir de mémoire qui est arrivé en premier, mais bientôt, tout le monde fusionne dans une même attente confuse.
Bir Hassan, 7h30. Quelques hommes ou femmes commencent à fendre la foule, qui s’écarte avec déférence. Ce sont les fonctionnaires, les maîtres des lieux, et sur leur visage, ils le montrent. Ils dominent la situation. Vous dépendez d’eux.
Bir Hassan, 8h. C’est la ruée. Comme un essaim d’abeilles, la foule s’engouffre dans le vétuste immeuble et se répartit sur les étages et les guichets. Les formalités peuvent commencer. Visiblement à l’étroit dans des lieux qui ont cessé depuis longtemps d’être fonctionnels, une file d’attente se forme et barre ce qui reste du hall d’entrée, envahi par des caisses en carton contenant des tonnes de paperasse inutile.
Cette cohue et ce rush sur un service public se répètent tous les jours ouvrables dans tous les centres de la CNSS, mais plus particulièrement, depuis quelques semaines, sur la branche des indemnités de fin de service, secteur Cola, dans la partie occidentale de la capitale. La protection sociale, en effet, a été dramatiquement affectée par les révélations sur la dette abyssale interne et externe de l’État et le contrôle arbitraire des capitaux par les banques. Conscients que leurs indemnités fondent à vue d’œil, pratiquement tous les salariés qui approchent de l’âge de la retraite ou des vingt ans de service cherchent frénétiquement à les toucher au plus vite, pour sauver ce qui peut l’être, compte tenu de la dépréciation de la livre face au dollar. À dire vrai, il est trop tard. La livre a déjà perdu 40 % de sa valeur face au billet vert et de son pouvoir d’achat face à la hausse des prix, dans un pays qui importe pratiquement 80 % de ce qu’il consomme et où le contrôle des prix constitue une grande farce.
(Pour mémoire : La protection sociale fragilisée par l’endettement de l’État et l’inflation)
En sous-effectif, la CNSS peine à faire face à cette ruée. Les formalités de paiement accusent un considérable retard. « De quelques semaines, elles sont passées à près de six mois », assure la préposée à la CNSS d’une grande imprimerie, témoin privilégié de ce qui se passe. Ce délai est confirmé par Ghassan T., propriétaire d’un bureau de dédouanement et de prise en charge de toutes sortes de formalités, qui laisse entendre que les délais pourront s’allonger encore.
Dans un entretien recueilli par nos confrères du Commerce du Levant, le directeur financier par intérim de la CNSS, Chawki Abou Nassif, confirme l’augmentation colossale des demandes de retrait des indemnités de fin de service. « Des salariés, dont certains cumulent moins de vingt ans de cotisation, craignent que leur épargne ne perde de sa valeur et préfèrent l’encaisser immédiatement, quitte à renoncer à l’intégralité de leurs indemnités, précise-t-il. En moyenne, nous recevons 100 à 150 requêtes supplémentaires par jour », assure-t-il, évoquant un pic de 500 demandes en quelques jours.
« La lenteur du traitement des dossiers n’est pas liée à la disponibilité des fonds, assure-t-il, mais à un manque de ressources humaines, car nous n’avons pas embauché depuis 2012. Les délais de paiement sont désormais de plusieurs mois. La situation pourrait encore empirer, pas seulement à cause de la panique, mais aussi à cause des licenciements dus à la crise économique. » Les derniers chiffres, à ce sujet, parlent de 220 000 emplois perdus en quelques mois. Environ 1,6 million de Libanais sont inscrits à la CNSS.
Des rumeurs alarmantes ont fait craindre que la Sécurité sociale soit dans l’incapacité de faire face à ces demandes. Le manque de transparence de l’État empêche toute approche objective de cette question. Mais l’ancien ministre du Travail Camille Abousleiman dissipe ces craintes. « Certes, précise-t-il, la CNSS est affectée par la crise en cours. Du fait des restrictions bancaires et des licenciements qui se produisent, ses rentrées baissent en ce moment. Toutefois, avec un flux de trésorerie annuel équivalant à 8 milliards de dollars, sa solvabilité n’est pas en question. »
(Pour mémoire : Les retraités extrêmement vulnérables face à la crise)
Médicaments et remboursements
Ce qui l’est, par contre, c’est la baisse du pouvoir d’achat de la monnaie nationale. Cette baisse se répercute notamment sur le prix des médicaments. Rencontrée dans la file d’attente d’une pharmacie du Metn, une femme âgée dont le mari retraité est diabétique remercie devant nous le ciel parce que le pharmacien avait accepté qu’elle échelonne le paiement de ses médicaments. Une mère de famille, elle, se résignait à l’avance à ne toucher que la moitié du montant des soins couverts par la Sécurité sociale. « Comme tout le reste, la crise a certainement affecté le nombre des examens de laboratoire que nous traitons, et les personnes discutent bien plus qu’auparavant une baisse des tarifs », assure la réceptionniste d’un laboratoire d’analyse médicale de la région.
Chargée de formalités dans une entreprise moyenne, Fadia M. assure : « Nous attendons aujourd’hui la clôture des remboursements du premier semestre de 2018. » « Nous avons de la chance, ajoute-t-elle avec ironie, certaines grandes firmes en sont encore à se faire rembourser des montants remontant à 2014-2015 ! »
Cela dit, quelles que soient les assurances, elles n’excluent pas que la dévaluation de la livre, officielle ou effective, ne finisse par affecter les dépôts en livres placés par la CNSS à égalité dans les bons du Trésor et dans diverses banques, ainsi qu’un pourcentage restreint de dépôts en dollars (20 %).
Il est un autre problème qui fragilise les finances de la CNSS. C’est le fait que les dépôts de la branche indemnités de fin de service sont abusivement utilisés par l’État pour compenser le déficit chronique de la branche maladie-maternité.
L’État doit à la CNSS le chiffre astronomique de 3 200 milliards de livres, soit 2,2 milliards de dollars, arrêté au 31 décembre 2018, précise M. Abousleiman, qui prévoit qu’à la fin de cette année, cette dette devrait s’élever à 3 500 milliards de livres environ.
Si cette dette a atteint ce chiffre exorbitant, c’est qu’au mépris de toute éthique et de toute légalité, l’État se permet d’utiliser les fonds de la branche indemnités de fin de service – qui ne lui appartiennent pas – pour compenser le déficit chronique annuel de la branche maladie-maternité. C’est ainsi que cette branche est exploitée, rappelait Chawki Abou Nassif au Commerce du Levant, pour couvrir les 25 % qui sont la participation de l’État aux cotisations à la branche maladie-maternité ; la participation aux cotisations de ses propres salariés non soumis à la loi sur les fonctionnaires ; les cotisations au bénéfice des chauffeurs de taxi et des moukhtars ; les cotisations au titre de l’adhésion facultative à la CNSS ; la couverture à vie des retraités, passé l’âge de 64 ans et ayant achevé leurs 20 ans d’emploi (loi du 12 février 2017) ; et enfin les indemnités de fin de service réglées aux fonctionnaires !
L’ancien ministre Camille Abousleiman avait réagi à ce désordre comptable et obtenu que l’État échelonne sa dette sur dix ans. Sur insistance du ministre, le montant annuel a été inscrit au budget de 2019 (article 71), mais demeure impayé à ce jour. Autant le dire tout de suite, le désordre est total.
Selon M. Abou Nassif, les avoirs de la CNSS s’élevaient fin 2018 à un peu plus de 14 000 milliards de livres libanaises, dont environ 11 000 milliards de liquidités (7 milliards de dollars au taux officiel), placés soit dans des bons du Trésor arrivant à échéance dans 12, 24 et 36 mois (à 52 %), soit dans des dépôts bancaires en livres libanaises avec des maturités inférieures à un an (48 %). Pour réduire son exposition en livres libanaises, la Caisse, disait-il au Commerce du Levant, a commencé il y a quelques mois à convertir en dollars une partie des dépôts arrivant à échéance, en se basant sur une décision datant de 2012 qui autorise la CNSS à placer jusqu’à 20 % de ses avoirs en devises étrangères. À ce jour, les placements en dollars s’élèvent à 175 millions de dollars.
On tremble en songeant aux conséquences sociales d’une dévaluation – ou d’un « haircut » – si elle devait affecter les avoirs de la CNSS. « Nous espérons que les pouvoirs publics prendront en considération l’impact social de telles mesures et préserveront coûte que coûte l’épargne des salariés », avertissait Chawki Abou Nassif dans les colonnes du Commerce du Levant.
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Laissant le soin de recruter à tour de bras des incompétents pour faire plaisir aux zaims fait que nous sommes encore dans les systèmes archaïques pour couvrir leurs vols et leurs incompétences. On est outré de voir que partout les pertes et les dommages causés par ces voyous se chiffrent par des milliards pour un si petit pays qui rivalise avec les pays puissants uniquement dans leur endettement. Comment ces pertes ont atteint ce chiffre mirobolant alors que l’argent circulait, pourquoi partout on affiche des retards de paiement et des déficits? Où est passé tout l’argent amassé des citoyens et évaporé dans la nature? Pas une institution n’est à jour dans sa comptabilité. On pioche partout et on affiche son incompétence mais on reste accroché à son poste prétendant vouloir sauver le pays alors que ces mêmes tarés ont creusé sa tombe et l’ont noyé sous un amas de dettes en vidant ses caisses.
11 h 02, le 02 mars 2020