Rechercher
Rechercher

Société - Droits de la femme

Le calvaire de Lina, divorcée et mère, un cas récurrent au sein de la communauté chiite

Une vidéo d’une mère pleurant devant la tombe de sa fille qu’elle n’a pas revue depuis deux ans suscite depuis mercredi l’indignation des internautes. Pour crier la colère des femmes face à l’injustice des tribunaux jaafarites, un rassemblement est prévu, demain samedi à 14h, devant le siège du Conseil supérieur chiite.

Lina Jaber pleurant, derrière un grillage, devant la tombe de sa fille. Capture d’écran de la vidéo partagée sur les réseaux sociaux

« Ma petite, mon cœur, je suis venue te voir ! Tu me manques ! C’est moi qui aurais dû être à ta place ! » Agenouillée derrière un grillage, une femme voilée, vêtue d’une abaya noire, pleure sa fille de 15 ans, décédée il y a près de deux mois. D’une voix gémissante, elle s’adresse à la tombe de la « martyre » de « l’injustice » et de la « trahison », lui demandant d’implorer « Dieu de la prendre à elle aussi pour qu’elle puisse la voir ». Entre deux gémissements, elle s’en prend au « tyran » qui l’a privée de sa fille. Elle lui raconte à quel point elle se languit d’elle et lui fait part de son affliction.

La scène, filmée et largement partagée sur les réseaux sociaux, se déroule dans un village du caza de Tyr, au Liban-Sud. Deux mois après le décès de sa fille, Maya Ismaïl, dans des circonstances tragiques qui restent toujours inconnues, Lina Jaber a enfin réussi mercredi à s’approcher de sa tombe.

L’histoire de Lina, de confession chiite, ressemble à celle de milliers de femmes dont l’ex-mari leur interdit de voir leurs enfants. Il y a trois ans, Ali Ismaïl divorce de Lina et la prive de la garde de ses deux enfants, Mohammad et Maya, bien que tous deux avaient atteint l’âge où légalement, selon le code du statut personnel chiite, ils avaient le droit de choisir le parent avec lequel ils désirent vivre. Chez les chiites, la fille atteint cet âge à 9 ans et le garçon à 14 ans. En ce qui concerne l’âge de la garde de l’enfant, il est fixé à deux ans pour le garçon et à 7 ans pour la fille.

Lina s’est mariée à Ali à un âge très jeune. C’était un homme pauvre qui peinait à joindre les deux bouts et qui s’est soudain enrichi. Selon des personnes qui connaissent le couple, il est très influent et serait impliqué dans des affaires louches. Ils racontent que Lina a beaucoup souffert, mais s’est résignée à rester dans la maison conjugale pour être proche de ses deux enfants. Après le divorce, Ali l’a empêchée de les voir. Il a même retiré son fils, Mohammad, de l’école et lui a décroché un emploi dans un pays d’Afrique, pour l’éloigner de sa mère. Quant à la fille, elle était tellement abreuvée de fausses informations visant à salir l’image de sa mère, qu’elle a fini par la haïr, refusant de lui parler lorsqu’elle tentait de l’appeler. À plusieurs reprises, Lina a essayé de rendre visite à sa fille. À chaque fois, la famille de Ali la chassait. La jeune femme n’avait pas les moyens d’engager un avocat.

Il y a deux mois, le corps inerte de Maya a été retrouvé dans le jardin de la villa de son père. Il était transpercé d’une balle. Ali a enterré la malheureuse dans le jardin de sa demeure et empêché Lina d’assister aux obsèques et de voir son fils, entre-temps rentré pour faire ses adieux à sa sœur. Ce n’est que mercredi, au terme de deux mois d’attente, que Lina a pu se rendre sur la tombe de sa fille… mais derrière un grillage.



(Pour mémoire : À quand une législation civile du statut personnel ?)



Une interprétation machiste du Coran
« L’histoire de Lina ne m’a pas étonnée », commente à L’Orient-Le Jour Badia Fahs, elle aussi séparée de ses deux fils nés d’un deuxième mariage, qu’elle n’a pas revus depuis plus de onze ans. « C’est un cas récurrent au sein de notre communauté chiite, déplore-t-elle. Nous rencontrons tous les jours des cas de divorce violents et injustes, mais qui ne sont pas médiatisés. Le cas de Lina est choquant pour l’opinion publique, pas pour nous, femmes chiites. »

« La hantise des mamans qui se trouvent dans notre cas est celui de mourir avant de revoir leurs enfants ou que ceux-ci soient victimes d’un accident et qu’elles ne puissent pas les secourir, confie Badia. Chaque matin, à mon réveil, je remercie Dieu d’être toujours en vie et de m’avoir accordé une journée supplémentaire avec l’espoir de revoir mes enfants. »

Pour Badia, ce sont les dignitaires religieux qui sont seuls responsables de cette injustice, « puisqu’ils ont interprété le Coran selon leur conception machiste ». « Ils ont trouvé dans la religion une sorte de pouvoir, poursuit-elle. Or le pouvoir est alléchant d’autant qu’il s’accompagne d’acquis matériels et moraux. De plus, il est exercé sur les catégories les plus vulnérables, c’est-à-dire la femme et l’enfant. C’est la raison pour laquelle les religieux s’opposent à toute modification des règles ou amélioration des lois, mais surtout à un code civil du statut personnel qui serait équitable envers la femme et l’enfant. »


La quête d’une décision politique
Le mufti jaafarite Ahmad Taleb ne cache pas son indignation. « Le fait d’interdire à une mère de visiter la tombe de sa fille est un acte inhumain, plus horrible que celui d’empêcher une mère de voir ses enfants, martèle-t-il. C’est un acte qui n’a rien à voir avec la religion. »

Modéré, ayant été au nombre des premiers responsables religieux à réclamer la majoration de l’âge de la garde des enfants, il estime que, tel que fixé au sein de la communauté chiite, celui-ci constitue « une injustice envers l’enfant et la mère » et « va à l’encontre de notre culture religieuse dans sa dimension humaine ». « De nos jours, même dans les pays soumis aux lois jaafarites, c’est-à-dire l’Iran et l’Irak, l’âge de la garde des enfants est fixé à 9 ans pour le garçon et à 12 ans pour la fille, explique-t-il à L’OLJ. Il n’y a qu’au Liban qu’on refuse de le changer. » La cause ? « La culture machiste qui prévaut, même parmi les juges », répond-il. Et le mufti Taleb de poursuivre : « C’est honteux d’arracher un enfant à sa mère à l’âge de deux ans, pour le confier à une employée de maison ! »

Pour crier sa colère contre le système patriarcal au Liban, principalement contre les tribunaux jaafarites, la « Campagne nationale pour majorer l’âge de la garde des enfants au sein de la communauté chiite » a appelé à un rassemblement qui sera observé demain samedi à 14h, devant le Conseil supérieur chiite, sur la route de l’aéroport. Un sit-in sera observé également aujourd’hui à 10h devant le tribunal chérié à Tyr.

« Les manifestations ne mèneront pas au résultat voulu d’autant que le mandat du Conseil supérieur chiite a expiré et que celui-ci est actuellement en phase d’expédition des affaires courantes, avance le mufti Taleb. Majorer l’âge de la garde chez les chiites nécessite une décision politique que doit prendre le tandem Amal-Hezbollah, en demandant à ses députés de présenter et de voter une proposition de loi dans ce sens. » Or, estime-t-il, cette revendication sociale ne constitue pas « une priorité pour le tandem chiite » qui garde aux tribunaux jaafarites et au Conseil supérieur chiite la tâche de gérer « les affaires intérieures ». « Il ne veut pas s’occuper de détails qui pourraient entraîner des différends internes », conclut le mufti Taleb.



Lire aussi

Divorce au Liban : ce qu'il faut savoir sur ces lois discriminatoires à l'égard des femmes

Lina Abou Habib : En matière de nationalité et de statut personnel, l’État ignore la moitié de la population

Égalité hommes-femmes au Liban : des avancées mais beaucoup reste à faire

Qu’en est-il des droits de l’enfant dans les procès familiaux au Liban ?



« Ma petite, mon cœur, je suis venue te voir ! Tu me manques ! C’est moi qui aurais dû être à ta place ! » Agenouillée derrière un grillage, une femme voilée, vêtue d’une abaya noire, pleure sa fille de 15 ans, décédée il y a près de deux mois. D’une voix gémissante, elle s’adresse à la tombe de la « martyre » de « l’injustice » et de...

commentaires (4)

...en gros c’est ce qui nous attend à tous dans la wilayet El Fakih qu’Aoun pave le chemin aveuglement en voulant être le Chef ! Le Hezb laisse tout le monde se chamailler et il observe….diviser pour mieux régner…

Jack Gardner

10 h 34, le 28 février 2020

Tous les commentaires

Commentaires (4)

  • ...en gros c’est ce qui nous attend à tous dans la wilayet El Fakih qu’Aoun pave le chemin aveuglement en voulant être le Chef ! Le Hezb laisse tout le monde se chamailler et il observe….diviser pour mieux régner…

    Jack Gardner

    10 h 34, le 28 février 2020

  • Il me semble que c'est un meurtre potentiel plutôt qu'une affaire de garde d'enfant. Une adolescente de 15 ans transpercée d'une balle et enterrée dans un jardin privé. Est-ce que la police a fait son travail sur cette affaire? Ou bien étaient-ils occupés à arrêter d'horribles méchants blogueurs pour diffamation?

    Tanios Kahi

    09 h 27, le 28 février 2020

  • "C’est un acte qui n’a rien à voir avec la religion": certainement, c'est plutôt un exemple d'une nature humaine parfois monstrueuse et d'un désir de vengeance sans limite...

    NAUFAL SORAYA

    07 h 16, le 28 février 2020

  • L,OBSCURANTISME AYATOLLAHIEN GAGNE A GRANDS PAS NOTRE PAYS.

    SOUTENONS L,OLJ. CONDAMNONS SES CENSURES.

    01 h 32, le 28 février 2020

Retour en haut