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Événement

Travelling sur le cinéma libanais en terre bretonne

Pour sa 31e édition, le festival Travelling de Rennes, qui révèle chaque année les trésors des cinématographies urbaines, a choisi de mettre à l’honneur Beyrouth, à travers notamment le cinéma libanais. Entre le 11 et le 18 février, un programme dense et ambitieux a offert aux artistes libanais un terrain d’échange autour de leurs pratiques créatrices et des questionnements qui les sous-tendent.

Wissam Charaf. Photo DR

Tout en proposant un panorama remarquable de la création cinématographique, la ville de Rennes accueille également d’autres formes d’expression artistique pour incarner la scène libanaise contemporaine. La directrice artistique du projet, Anne Le Hénaff, insiste sur la dimension pluridisciplinaire du festival. « Nous tenons à montrer les passerelles qui peuvent se créer entre différentes formes d’art. Il y a une réelle effervescence à Beyrouth, avec des passages intéressants de la musique au cinéma, de la photo à la vidéo... Ainsi Zeina Abirached a présenté un concert autour de son ouvrage Le Piano oriental avec son musicien, tandis que différents vidéoclips ont été également projetés, comme ceux de Bachar Mar-Khalifé, Nadim Tabet ou Cyrille Mokaiesh. »

En tout, une soixantaine de films libanais ont été projetés. « Le plus ancien remonte à 1957. Il s’agit du film de Georges Nasser en copie restaurée, Vers l’iconnu. Nous souhaitions souligner la dimension innovante de cette œuvre, ajoute Anne Le Hénaff. Notre public a pu aussi découvrir les œuvres de Jocelyn Saab, Maroun Baghdadi, Ghassan Salhab, mais aussi Maher Abi Samra, Ziad Doueiri, Nadine Labaki et bien d’autres. On ne peut parler d’unité dans le cinéma libanais, car les registres, les pratiques et les thématiques sont très variés, mais la guerre civile est très présente, même de manière indirecte. Le travail des cinéastes contemporains pose la question de la mémoire et de la capacité à se construire une identité lorsqu’il y a un déni du passé. »


Comment en sommes-nous arrivés à la révolution libanaise ?

Plusieurs cinéastes étaient présents au festival rennais afin d’accompagner leurs œuvres et de rencontrer le public, qui a pu assister et participer à différents moments d’échanges autour de la création cinématographique. Parmi eux, quatre artistes ont fait l’objet d’un focus particulier, notamment les auteurs du documentaire The Lebanese Rocket Society (2012), Khalil Joreige et Joanna Hadjithomas, qui ont tenu à être présents tous les deux pour l’événement. « Nous avons déjà exposé à Rennes à plusieurs reprises, c’est une ville incroyablement vivante, avec un public étudiant très éveillé, très impliqué et ouvert au monde. Aujourd’hui, nous avons besoin de lieux de parole pour exprimer ce que nous vivons actuellement au Liban. Nous avons le sentiment que le soulèvement libanais n’est pas forcément très relayé sur un plan international, et c’est important pour nous de le remettre en perspective à cette occasion, et de comprendre comment nous en sommes arrivés là. Les nombreuses œuvres présentées au cours du festival racontent différentes problématiques sociétales, qui ne sont pas étrangères à ce qui arrive aujourd’hui au Liban », explique Khalil Joreige. « Ainsi, notre court-métrage Cendres (2003), qui évoque les droits de l’individu en dehors de sa communauté, et A Perfect Day (2005), qui évoque les disparus de la guerre, sont actuels. Il est nécessaire de lier le présent et le passé, sinon les choses reviennent nous hanter. En outre, les films Autour de la maison rose (1999) et Je veux voir (2008) ont fait également partie du programme accompagnés d’un documentaire et d’une exposition au musée des beaux-arts de Rennes, d’une performance et d’une master class. Ce qui est l’occasion de discuter pendant quelques heures de nos pratiques photographiques depuis le début des années 90, et de faire le lien entre notre travail d’artiste et de cinéaste. On y a montré des photos, des extraits de films et évoqué notre manière de travailler, qui consiste en un projet global : c’est d’abord des recherches, des photos, suivies par la création filmique. Le temps de développement est très long », complète Joanna Hadjithomas.

Coup de projecteur également sur l’œuvre du journaliste et réalisateur Wissam Charaf, avec Tombé du ciel (2016). Après s’être rendu à Clermont-Ferrand comme membre du jury du festival du court-métrage, début février, le cinéaste a rejoint la cité bretonne. « Mes films sont de facto toujours rattachés à la guerre ou l’après-guerre. Dans mon dernier opus, Souvenir inoubliable d’un ami (2018), je traite de l’enfance et des premiers émois amoureux d’un jeune adolescent, en 1985, dans un registre à la fois cynique et décalé, entre humour et nostalgie », commente l’artiste, dont Anne Le Hénaff apprécie « le ton à la fois burlesque et décapant, dans la lignée d’Élia Souleiman ou d’Aki Kaurismaki ».


Qui a décidé que la dabké serait le seul emblème de l’identité libanaise ?

L’œuvre de Danielle Arbid a été également mise en lumière dans le focus du festival Travelling, qui en révèle toute la richesse. « J’ai choisi de présenter le documentaire Seule avec la guerre (2000) (qui a reçu entre autres le prix Albert-Londres et le léopard d’argent), ainsi que trois de mes longs-métrages. Le musée des beaux-arts rennais a proposé en parallèle le travail très particulier que j’ai commencé en 2004 : il s’agit de courts-métrages autour de chaque membre de ma famille, sous une forme différente à chaque fois (roman-photo, thriller, film de cuisine…). Si cinq d’entre eux ont été montrés en Bretagne, la totalité du corpus, douze films en tout, seront présentés à Paris prochainement », annonce la réalisatrice.

D’autres cinéastes libanais sont venus participer au festival Travelling, comme Maher Abi Samra, Nadine Naous ou Nadim Tabet, lequel a présenté son long-métrage One of These Days (2017). « Mon film concerne la scène musicale underground beyrouthine, et la jeunesse libanaise qui vit au rythme de ces sonorités rock et métal. On me reproche souvent de ne pas proposer une vision classique du Liban, mais pourquoi est-ce qu’on est allé choper cette dabké comme seul emblème de l’identité libanaise ? Pourquoi un jeune qui fréquente le Torino à Gemmayzé serait moins libanais que celui qui porte le tarbouche ou la barbe? Un autre point qui m’a été reproché c’est que la jeunesse présentée est assez sombre et dépressive. Mais où vivent ces gens-là ? À Hollywood ? Ils pensent que la jeunesse est satisfaite de ce qu’on lui offre ? En fait, One of These Days est assez intemporel. Il évoque le blues de la jeunesse en général, ses enjeux existentiels, le sentiment d’abandon et la difficulté de se construire », décrit celui qui a créé il y a 20 ans le festival de cinéma Né à Beyrouth en 2000.

Dans le cadre de ce festival, le jeune cinéaste a voulu présenter aussi quelques auteurs libanais comme Mazen Khaled et son film Martyr (2017). « Le thème est très actuel, il concerne une certaine jeunesse de Dahieh, celle qui embête les manifestants dans les rues de Beyrouth aujourd’hui. L’approche est poétique et le thème du rapport au corps est essentiel. Lorsque l’un des personnages meurt d’une manière assez absurde, l’objectif de ses amis est de le transformer en martyr, avec toute la symbolique que cela implique », en dit-il. Nadim Tabet, qui prépare actuellement un film d’horreur sur la présence syrienne au Liban intitulé Warché (chantier), souligne, à l’instar des autres réalisateurs invités, le rôle majeur du festival rennais, qui offre au cinéma libanais un espace de visibilité et d’échange, à la mesure de son effervescence créatrice et à un moment crucial de son histoire.


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