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Culture

Onze artistes décomplexés montrent une autre scène du Liban

Événement

Entre le 5 et le 25 février, est proposée, à Paris dans la galerie Odile Ouizeman, une exposition multimédias, un espace de visibilité original et intéressant pour mettre en valeur la créativité d’une nouvelle génération affranchie de tabous.

12/02/2020

Derrière la très commerçante rue des Francs-Bourgeois, à Paris, dans un dédale de rues silencieuses et escarpées, se niche la galerie Odile Ouizeman qui accueille jusqu’au 25 février onze artistes du pays du Cèdre sous l’intitulé « Une autre scène du Liban ». Ce vaste espace clair, composé de quelques recoins, permet au visiteur une lecture intime de certaines œuvres et une approche transversale des séries, qui se répondent par jeux de contrastes ou de résonance.

Marine Bougaran, qui a travaillé huit ans en tant que chef de projet et spécialiste photo au sein de l’équipe de Beirut Art Fair, s’est chargée du commissariat de l’exposition. « Ma collaboration avec Odile Ouizeman est née de notre amitié. Nous n’avons pas souhaité présenter des œuvres directement liées aux soulèvements que connaît actuellement le Liban. Nous avons choisi de montrer différents questionnements qui habitent la création artistique contemporaine, qui sont antérieurs à la révolution d’octobre et qui nous disent peut-être pourquoi il y a une révolution aujourd’hui. » Pour celle qui travaille actuellement sur la mise en place d’une biennale de la photographie à Beyrouth en 2022, l’intitulé de l’exposition, « Une autre scène du Liban », allait de soi. « Nous avons choisi de mettre en avant des artistes jeunes et des œuvres récentes, qui ont été réalisées à partir de 2010, pour changer des grandes stars libanaises habituellement présentées à l’international, comme Walid Raad ou Akram Zaatari. »Le visiteur découvre en premier lieu quatre photographies de la série Shall We Dance? de Sabyl Ghossoub. « Chaque image de la série est une superposition de photographies de fêtes à Beyrouth et Tel-Aviv. On croirait voir sur ces images les photographiés s’embrasser et danser ensemble. L’harmonie entre ces jeunesses exaltées semblerait presque réelle mais c’est une tentative manquée. La musique et la danse ont le pouvoir d’unir, le temps d’un instant, deux personnes qui se haïssent. Mais une fois la fête terminée, chacun reprend sa place, retourne à son rôle. Tout est faux dans ces images, et pourtant, tout est vrai. Shall We Dance ? est un mirage. Elle n’est ni une tentative de paix ni la possibilité d’un monde meilleur. Elle est peut-être la preuve que l’art est une échappatoire éphémère, mais elle ne résout rien », précise l’auteur du Nez juif (L’Antilope, 2018).

En face des clubbers artificiellement réunis le temps d’un cliché, on retrouve le trait harmonieux et englobant de Zeina Abirached, qui propose deux grands dessins avec des collages en relief. « Ils sont extraits de mon dernier ouvrage, Prendre refuge (Casterman, 2018, avec Mathias Énard), et ils reflètent d’une manière poétique et métaphorique ce que traverse le Liban, mais aussi le Moyen-Orient, touchés par la violence et l’émigration, avec une incertitude qui est omniprésente », commente la graphiste.


Des fragments de marbre, des bâtisses abandonnées et une scène de polar

Une deuxième allée met en valeur le travail de Sami Haj-Chéhadé, qui s’est rendu peu de fois au Liban : des tapisseries sur un cadre, des sculptures en marbre et un poème. « Ces pièces proviennent de la nécessité de la trace, de la transmission. Mon identité libanaise, avant d’être sensorielle, est spirituelle. Le trouble de l’image, son effacement, ses manques procèdent d’une même mémoire altérée, d’un pays devenu lointain. »

Les 14 photographies de Joe Kesrouani représentent dans un style dépouillé des bâtiments modernes de Beyrouth laissés à l’abandon. Le résultat est une image en noir et blanc, claire et précise, qui décrit une architecture qui a caractérisé l’âge d’or de la ville. Vicki Mokbel s’intéresse quant à elle à un immeuble bien particulier, qui cristallise bon nombre de problématiques typiquement libanaises : l’immeuble EDL (Électricité du Liban). Six clichés explorent la thématique de la construction et de la déconstruction qu’incarnent le bâtiment et ses espaces environnants.

La déambulation dans Beyrouth se poursuit avec la série Tenderness, en noir et blanc, de Myriam Boulos, qui tend à immortaliser, dans une ville drainante et violente, différentes formes de tendresse : le baiser de deux hommes, le pied d’une statue, une femme endormie, une autre qui dissimule ses yeux... « Je ne prends des photos que quand je suis au Liban : tous mes questionnements sont reliés au pays. Dans cette série en particulier, je questionne l’impact de la société sur notre intimité. Mes séries se forment en parallèle de mes questionnements personnels », commente la photographe.

Les œuvres de Lara Tabet poursuivent l’exploration beyrouthine, en transformant l’espace urbain en scène de crime. Une des photographies, de la série Under Belly, présente une femme laissée pour morte et pointe la question du viol et de la vulnérabilité féminine. Celle qui est aussi médecin s’est inspirée d’un roman policier de Roberto Bolano dans ce projet. « Une microphotographie d’un fluide corporel retrouvé sur la scène du crime accompagne chaque image. The River, que je présente également, est une œuvre imprimée sur textile représentant un portrait bactériologique du fleuve de Beyrouth. Pour moi, le photographe joue un rôle de révélateur de ce qui est enfoui en transgressant les frontières entre fiction et réalité », explique l’artiste.


« Under the Rainbow », Rémi Bandali et la valise pour les abris

La découverte des onze artistes, dont la multiplicité des supports artistiques est stimulante, se déroule sur fond de musique, celle de la vidéo réalisée par Roy Dib, Under the Rainbow, qui est projetée dans le fond de la salle. « Il s’agit d’un montage de séquences de télévision que regardait son père pendant la guerre. Elles ont contribué à construire une sorte de Liban imaginaire pour l’artiste, un Liban parfois un peu kitsch, festif, chantant et dansant, éloigné de la réalité », précise Marine Bougaran. Ainsi, on redécouvre des fragments d’émissions réalisées par Simon Asmar, des chansons traditionnelles ou des tubes emblématiques des années 80, tout cela entrecoupé de flashes d’informations sur les combats en cours. Et bien sûr, Rémi Bandali, ses quatre ans, sa robe à volants et ses refrains pour « sauver l’enfance », qui ont ému le monde entier. « Beaucoup de nos visiteurs libanais retrouvent le Liban de leur enfance, et certains sont très émus », confie Lucas, l’assistant de Marine Bougaran.

Le parcours se termine par une autre vidéo, projetée au sous-sol au creux d’une arcade, qui a été réalisée par Rania Tabbara, Dalia Baassiri et Wafa’a Céline Halawi en 2015. Chantet el-malja2 présente des femmes libanaises, très variées socialement, qui sont invitées à évoquer la valise qui les a accompagnées pendant les bombardements, lorsqu’il fallait descendre dans les abris. Elles racontent leur lien avec l’objet, où il était rangé, ce qu’il contenait… L’enjeu était de choisir ce qu’elles allaient garder de leur vie avant de quitter leur appartement : la parole et l’image libèrent une expérience de la guerre intime et poignante.

Une autre scène libanaise a attiré jusqu’ici beaucoup de jeunes Libanais installés à Paris, mais aussi des gens de passage et des collectionneurs qui sont déjà intéressés par certaines œuvres.

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