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Moyen Orient et Monde

L’inquiétude égyptienne face à l’ambition d’Ankara dans son pré carré

17/01/2020

Le Caire ne semble pas prêt à se mettre en retrait du dossier libyen. Selon des experts interrogés par L’Orient-Le Jour, l’Égypte et les Émirats arabes unis auraient joué un rôle dans le refus du maréchal Khalifa Haftar de signer lundi à Moscou l’accord de cessez-le-feu en Libye. L’initiative conjointe d’Ankara et de Moscou était parvenue à apaiser les violences qui agitent le pays via un cessez-le-feu fragilement respecté depuis dimanche 12 janvier, après plus de neuf mois d’affrontements. Mais le fait que la Turquie, grande rivale de l’Égypte dans la région, soit partie prenante du deal contrarie les ambitions du Caire, l’un des principaux parrains de l’homme fort de l’Est libyen. « Pour l’Égypte, l’inclusion de la Turquie dans la négociation pour le cessez-le-feu en Libye légitimerait la présence des Turcs », estime Muhammad Alaraby, chercheur et analyste politique égyptien basé à Alexandrie.

Au cours de ces derniers mois, Ankara avait renforcé sa présence sur le terrain libyen au côté du Gouvernement d’union nationale de Fayez el-Sarraj, en concluant un accord signé en décembre et entériné le 2 janvier par un vote du Parlement, prévoyant l’envoi de matériel militaire et de conseillers en soutien au gouvernement de Tripoli. Le président Recep Tayyip Erdogan a déclaré hier, quelques jours après le sommet de Moscou et juste avant une réunion prévue à Berlin sur le règlement de la crise libyenne, que l’envoi des troupes avait commencé. L’Égypte voue une forte hostilité à la Turquie depuis les printemps arabes, alors qu’Ankara est considéré comme proche du mouvement des Frères musulmans fermement combattu par le régime de Abdel Fattah al-Sissi. Le Caire voit ainsi son principal adversaire menacer son influence dans son pré carré. « L’accord turco-libyen de délimitation maritime a transféré la guerre aux frontières égyptiennes », de sorte que « la relation entre la Turquie et l’Égypte, déjà extrêmement mauvaise, s’est dégradée au cours des dernières semaines », estime Naji Abou Khalil, codirecteur du programme Libye de Noria, un centre de recherche basé à Paris.

« Nous n’autoriserons personne à contrôler la Libye, c’est une question qui relève de la sécurité nationale de l’Égypte », avait lancé Abdel Fattah al-Sissi le 17 décembre dernier. Le 2 janvier, le ministre égyptien des Affaires étrangères réagissait en condamnant la décision turque, et en appelait à la communauté internationale afin « d’assumer ses responsabilités ». Le porte-parole du Parlement égyptien, Ali Abou al-Aal, franchissait un pas supplémentaire le 12 janvier en menaçant d’une intervention militaire afin de contrer « l’invasion » turque. Une intervention égyptienne ouvrirait la voie à un possible affrontement direct entre forces turques et égyptiennes. Du point de vue du Caire, elle permettrait de contrer l’ambition régionale de la Turquie et de renforcer les positions de l’Armée nationale libyenne (ANL) menée par le maréchal Khalifa Haftar.



(Lire aussi : Entre Moscou et Haftar, une alliance en dents de scie)



Difficile d’imaginer une intervention égyptienne
Les récentes déclarations turques « ouvrent des portes extrêmement dangereuses », estime Naji Abou Khalil, pour qui il est pourtant « difficile d’imaginer l’armée égyptienne, aujourd’hui focalisée sur l’aspect économique et son assise au pouvoir, s’impliquer sur un autre front ». « Le Caire ne semble pas avoir les moyens financiers de soutenir cet effort de guerre », « d’autant plus qu’à ce jour, cette intervention serait très mal vue, y compris par les soutiens de Haftar pour qui l’intervention prendrait une apparence d’invasion difficilement défendable vis-à-vis de l’audience libyenne », ajoute-t-il. Depuis 2014, Le Caire a engagé son soutien à l’ANL en vue d’une stabilisation de la situation sur le terrain et d’une protection des intérêts économiques, notamment la conquête du Nord-Est libyen, croissant pétrolier et poumon économique du pays. Ce soutien s’appuie sur une proximité idéologique : le maréchal Khalifa Haftar, considéré comme le « Sissi libyen », incarne un pouvoir militaire fort représenté par le rôle central de l’armée et doublé d’une opposition ferme à la présence des Frères musulmans. Un soutien franc, mais jusque-là limité.

L’évolution du théâtre libyen dévoile la réalité du poids des influences régionales en pleine mutation, de même qu’elle confirme le leadership turco-russe dans le processus de négociation. Une évolution qui évoque, pour partie, le scénario syrien : des inquiétudes européennes qui demeurent des bouteilles jetées à la mer ; des rivalités régionales qui se superposent au conflit local, un tandem diplomatique turco-russe qui tente de mener la valse des négociations politiques et du partage d’influence.



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