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Moyen Orient et Monde

Les Turcs de retour : le néo-ottomanisme n’explique pas tout

Au-delà des liens historiques qui lient les deux pays, Ankara a « besoin » de Tripoli pour des considérations stratégiques.

17/01/2020

« L’empire » contre-attaque-t-il ? En tout cas, il est de retour. En s’impliquant activement – militairement et politiquement – en Libye ces derniers mois, les Turcs n’avancent pas complètement en terre inconnue. Il y a un peu plus d’un siècle, cette terre leur appartenait, du moins à leurs ancêtres ottomans.

En 1910, le nord de l’actuelle Libye (les régions de Tripolitaine et de Cyrénaïque) était encore un « vilayet » (mot turc désignant une « province ») de la Sublime-Porte. Il s’appelait alors « Régence de Tripoli » et bénéficiait d’une certaine autonomie, notamment sous la dynastie Karamanli, qui a régné sur la Libye ottomane de 1711 à 1835, tout en restant sous contrôle de la Porte. En 1835, Constantinople reprend les choses en main et y rétablit son autorité. Mais tout bascule en 1911-1912, lorsque l’Italie voisine, désireuse de devenir une puissance coloniale au même titre que les autres grandes puissances européennes, se lance dans une guerre contre Constantinople afin de conquérir la Libye. Mustafa Kemal, le futur « Atatürk », participe à cette guerre. Il s’y distingue mais est blessé au combat.

Au terme d’un an de combats, en 1912, l’Empire ottoman, appelé « l’homme malade de l’Europe », dirigé alors par les Jeunes-Turcs nationalistes, doit s’incliner face aux forces de Rome et quitter, après la signature du traité de Lausanne, la Libye, qui devient alors italienne. La même année, les guerres balkaniques signent le début de la fin de la présence ottomane en Europe – vieille de cinq siècles. Ce dernier point est particulièrement mal vécu par la Porte. Les Balkans, contrairement à la Libye, étaient le « centre » de l’empire. Les contrées arabes n’ont été conquises que dès le début du XVIe siècle. « La Libye était très loin de faire partie du cœur de l’empire », confirme Hamit Bozarslan, historien et politologue spécialiste de la Turquie et de la question kurde contacté par L’Orient-Le Jour. C’est (enfin) encore à Lausanne, en 1923, qu’est signé le traité fixant les frontières actuelles de la Turquie.

Cent huit ans après que les Ottomans ont été éjectés de Libye, le tableau semble à nouveau inversé. Dans ce pays, coupé en deux et ravagé par une guerre civile depuis 2014, la Turquie est de retour en force pour jouer le rôle d’acteur-clé. Elle y soutient le gouvernement reconnu par l’ONU (GNA), dirigé depuis Tripoli par Fayez el-Sarraj. Ce dernier est opposé aux forces du maréchal Khalifa Haftar, homme fort de l’est du pays, qui se livre depuis plusieurs mois à une offensive militaire en vue de reprendre la capitale libyenne. Les Européens (et les Occidentaux en général), qui s’étaient pourtant affichés comme les architectes de la résolution du conflit, semblent de leur côté s’être effacés du processus.



(Lire aussi : Entre Moscou et Haftar, une alliance en dents de scie)



Goulot d’étranglement
À chaque meeting ou cérémonie officielle, le président turc Recep Tayyip Erdogan ne manque jamais une occasion de glorifier le passé ottoman et la place de premier plan qu’il occupait sur la scène internationale avant sa chute. « Il y a une continuité chez le gouvernement turc de la doctrine d’Ahmet Davutoglu (ancien ministre des Affaires étrangères puis Premier ministre de Turquie) que l’on qualifiait de “néo-ottomane” », note pour L’OLJ Asli Aydintasbas, spécialiste de la Turquie pour le European Council of Foreign Relations (ECFR). Il s’agit de retrouver une influence dans des pays qui faisaient partie de l’empire, sans pour autant le faire renaître au sens propre du terme. « Les dirigeants de l’AKP (le parti de M. Erdogan) considèrent la Turquie comme une puissance montante et qu’il existe une zone turque au-delà des frontières turques qui est une zone d’influence naturelle en Méditerranée orientale et au Moyen-Orient », ajoute-t-elle.

Son intervention en Libye, le président Erdogan l’a notamment justifiée au nom des liens historiques turco-libyens. Le chef du Saray (palais présidentiel turc) a affirmé mardi devant le Parlement que le maréchal Haftar « menace la vie des Turcs-Libyens (appelés “Köroglu”), de près d’un million de petits-enfants d’Ottomans, tout comme des Touaregs, des Amazighs et des Berbères ». Autre exemple de l’héritage ottoman en Libye, la cité de Misrata, située sur la côte nord-ouest de la Libye, considérée comme le « centre principal de la communauté d’origine turque en Libye », avec 270 000 habitants sur les 400 000 de la ville.

Les liens historiques mis en avant par Ankara semblent toutefois s’avérer « mineurs » par rapport à ses « réelles » aspirations en Libye, qui sont avant tout stratégiques. Avec le Qatar, la Libye est l’un des seuls alliés de la Turquie dans la région. Et le président Erdogan a « besoin » de la Libye. Car s’allier avec Tripoli, c’est casser le goulot d’étranglement mis en place autour de la Turquie par d’autres puissances méditerranéennes – la Grèce, Chypre, Israël et l’Égypte–, notamment sur la question du gaz de Chypre. Pour assurer cette position, Ankara a signé avec le GNA le 27 novembre dernier un accord controversé redéfinissant les frontières maritimes turco-libyennes et lui garantissant des droits sur les ressources énergétiques de la zone. « Erdogan veut que le GNA gagne la guerre civile libyenne, ou, au moins, qu’il ne soit pas viré de Tripoli », explique Soner Cagaptay, spécialiste de la Turquie au sein du Washington Institute. « Il en va des intérêts commerciaux de la Turquie, de son influence régionale et surtout de la capacité d’Ankara à être une puissance méditerranéenne », ajoute-t-il.

Si les forces du maréchal Haftar – soutenues par les Égyptiens et les Émiratis – s’emparent de Tripoli, ce dernier pourrait immédiatement déchirer l’accord. « La présence turque en Libye est une réponse à l’exclusion d’Ankara des coopérations mises en place par Chypre et d’autres pays riverains concernant le gaz au large de l’île », confirme Asli Aydintasbas, ajoutant en outre que « depuis les années 70-80, les Turcs ont fait des affaires en Libye. Il y a une dette de 18 à 20 milliards de dollars en Libye vis-à-vis des entreprises turques. Si Haftar gagne en Libye, la Turquie ne reverra jamais cet argent ».

Au final, il y a trois temporalités expliquant la présence turque en Libye : « une “impériale”, avec une idéologie néo-ottomane du président turc ; une “politique”, avec la volonté de créer une coalition des partis islamistes dans la région ; et une “stratégique” avec la volonté de contourner les stratégies grecque, chypriote, israélienne et égyptienne pour avoir accès aux ressources en Méditerranée », conclut Hamit Bozarslan.



Lire aussi

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Pour mémoire

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VIRAGE CONTRÔLÉ

Tout tourne autour d'alliance israelo greco chypriote , avec la Turquie et le Qatar les ressources de gaz en méditerranée vont connaître des moments de tension extrême.

Savez vous que les combattants que erdo envoie en lybie sont des " rebelles" syriens ?

Les mêmes qui combattent en Syrie à idlib et contre les kurdes abandonnées par l'Amérique.

Belle morale occidentale confrontée ou associée (??) à celle des ottomans .

Pierre Hadjigeorgiou

La Turquie va termine comme la Syrie et la Libye... Erdogan essaye de retarder la catastrophe qui s’annonce...

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

L,APPRENTI MINI SULTAN OTTOMAN ERDO VA SE FAIRE CASSER LES DENTS EN LYBIE.

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